Par Pierre Vennat
Cet éditorial reprend, avec quelques ajouts, un texte publié au printemps 2003 dans The Fragment, magazine de l’Association des amputés de guerre du Canada et du National Council of Veterans Association. Plus de sept ans plus tard, il est toujours d’actualité, Anciens Combattants Canada n’ayant pas bougé dans ce dossier.
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2002 marquait le 60e anniversaire du raid meurtrier de Dieppe où mon père, le lieutenant André Vennat, s’est fait tuer. 2002 marquait également le 85e anniversaire de la bataille de Vimy et des terribles combats de 1917, lors de la Première Guerre mondiale, alors que mon oncle, l’aspirant Jean Vennat, frère aîné de mon père, est également tombé au champ d’honneur.
Je suis un privilégié. Parce que je suis journaliste et historien militaire, j’ai pu assister en août 2002 aux commémorations du 60e anniversaire du raid de Dieppe, invité par le ministère des Anciens combattants. Mais je n’ai pas pu, cette année là, visiter la tombe de mon père : premier des officiers des Fusiliers Mont-Royal à trouver la mort dans ce raid qui vira au massacre pour nos troupes, il est tombé dans sa barge de débarquement, sans jamais, en fait, pouvoir poser les pieds sur le sol de France. Et son corps fut rapatrié en Angleterre où il fut inhumé au cimetière militaire de Brookwood.
En 1997, toujours à titre de journaliste-historien, j’avais pu, lors du pèlerinage du 55e anniversaire du raid, me rendre à Brookwood et me pencher sur la tombe de mon père. Mais en 2002, vu les compressions budgétaires m’a-t-on dit, le ministère a dû annuler la visite en Angleterre. Compliqué, quand on a un père né à Montréal, au Québec, tué sur les côtes de France lors d’un raid de commando, mais inhumé en Angleterre.
Mais je ne me plains pas. Je me considère même privilégié puisque trois fois (1982, 1997 et 2002), le gouvernement canadien m’a amené à Dieppe (une autre fois, en 1992, ce furent les autorités françaises du Département du Calvados, conjointement avec le Mémorial de Caen). Et que dans deux de ces voyages, on m’amena à Brookwood.
Par ailleurs, j’ai, par deux fois, pu me rendre où a combattu mon oncle Jean près de Vimy, Arras, Lille et la Flandre, en 1912. La première fois, en 1997, avec la délégation qui célébrait le 80e anniversaire de la bataille de Vimy et la deuxième, trois ans plus tard, en l’an 2000, alors qu’une délégation canadienne alla chercher la dépouille du Soldat inconnu, parmi les centaines de morts canadiens non identifiés reposant dans les cimetières des environs. Mais je n’ai jamais pu voir la tombe de mon oncle. À chacun des voyages, la délégation canadienne avait un programme chargé rempli de cérémonies officielles, auxquelles je devais assister et rendre compte. On m’aurait sans doute permis de me rendre dans le petit village où mon oncle est enterré, à moins d’une centaine de kilomètres du monument canadien de Vimy, mais, m’a-t-on expliqué, j’aurais dû y aller par moi-même, en taxi. Cela m’aurait coûté une petite fortune uniquement pour rendre quelques minutes dans un cimetière.
À lire, toutefois, que j’ai pu par deux fois me rendre à Vimy et par trois fois à Dieppe, on pourrait croire que je bénéficie de on ne sait trop quel patronage politique puisqu’il y a des centaines, sinon des milliers de fils ou petits-fils de vétérans, et à plus forte raison de neveux, qui n’ont jamais pu et ne pourront jamais se faire payer pareil voyage par l’État, que leur père, grand-père ou oncle soit tombé au champ d’honneur ou pas.
Je ne jouis d’aucun traitement de faveur. Je ne dis pas que le fait d’être orphelin de guerre m’ait nui. Je dis que si on m’a amené sur les champs de bataille, aux frais du gouvernement fédéral, c’est parce que j’étais non seulement un historien militaire mais surtout attaché à un grand quotidien de langue française de Montréal (La Presse) et que je traite abondamment de ces commémorations et des sacrifices des vétérans dans les colonnes de mon journal.
La preuve en est que bien que d’autres journalistes, francophones, tout comme anglophones, ont, au cours des ans, bénéficié de telles largesses. Le fait que j’aie été, depuis 20 ans, celui qui a participé au plus de commémorations (j’ai été également deux fois commémorer l’anniversaire du débarquement de juin 1944, celui du 50e de la libération de la Hollande, et j’ai eu la chance de visiter l’Asie (Chine, Birmanie, Malaisie, Hawaï, Japon et Guam) pour commémorer le 50e anniversaire de la victoire sur les Japonais, en 1995), est dû non au fait que je sois orphelin de guerre, mais à celui que je suis un journaliste-historien qui, par ses livres, ses articles, ses émissions radiophoniques et télévisées, s’était, à ce moment là, le plus intéressé au passé militaire du Canada français au 20e siècle.
En un mot, le ministère des Anciens combattants n’invite pas d’orphelins ni de veuves de guerre à ces commémorations. Je suis un heureux hasard et une exception. Mais je m’inquiète pour les autres.
















