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samedi 26 mars 2011

Fridolin, le croisé

Par Robert Aird
Texte inédit 

 
*****

Certes, la croisade du rire peut servir d’agent régulateur visant à maintenir le moral des civils. Mais si l’enfance se caractérise par l’innocence et la naïveté, l’humour de Fridolin l’est rarement. Dans son monologue « Fridolin bonne d’enfant », le gamin s’avance sur scène en poussant une voiturette dans lequel repose le nouveau né de sa sœur. Comme d’autres, celle-ci s’est mariée en voyant venir la guerre. « Et ça, c’est leur effort de guerre… » ironise Fridolin. Il s’empresse de se moquer de Jean-Charles Harvey, un libéral farouchement partisan de la guerre contre le fascisme qui a l’obsession de l’intrusion de la Cinquième colonne au sein de la société canadienne-française. Son radicalisme et son antinationalisme contrarient bien des Canadiens français opposés à la conscription :

Je me souviens que, quand ils l’ont eu, tout le monde les félicitait! Moi, je me disais : si Jean-Charles Harvey apprend ça, il va faire un article sur nous autres et la Cinquième Colonne, certain! Eh oui, parce que, de ce temps-ci, avoir des enfants, c’est être traître à la patrie, vu que, à chaque petit de plus qu’on a, on paye moins de taxes pour l’effort de guerre. Vous voyez tout de suite le joint jusqu’où a réussi à se fourrer la Cinquième Colonne?...Quand je pense qu’Hitler a réussi à contrôler jusqu’à ça! 

Le personnage de Gélinas fait ensuite allusion à la propagande en soulignant que si « anciennement, on apprenait aux enfants à parler […], maintenant, il va falloir leur apprendre à fermer leur boîte! » Fridolin ne comprend pas pourquoi les hommes font la guerre : « Ils tuent des cochons, mais, au moins, c’est pour les manger! » L’explication divine ne le convainc pas non plus : « J’ai l’impression que, quand le bon Dieu nous a créés, il a mis sur la boîte : "Le bon peuple : tenir bien bouché! " » Il y va ensuite d’une critique qui ne l’épargne pas lui-même : « Il me semble qu’on gagnerait vite, s’il y avait autant de monde qui mettaient l’épaule à la roue qu’il y en a qui mettent la bouche au micro! »

Plus loin, dans « L’an de grâce 1940 » où l’on fait une revue rapide de l’actualité mois par mois, on revient sur un thème récurrent dans les revues de Fridolin : la hausse des taxes entraînée par la guerre. Deux hommes sortent la tête de leur niche respective pour entonner une chanson sur l’air de « trois crapauds pris dans la glace ». « Ils sont heureux les chiens » chantent-ils, parce qu’ils n’ont pas « à payer d’taxes de guerre ». Les chiens sont heureux, remarquent-ils, parce que « Mackenzie King leur d’mand’ jamais rien! »

Comme le gouvernement Godbout s’est fait élire en promettant d’empêcher la conscription, la Loi de mobilisation des ressources nationales (juin 1940) qui obligent les hommes et les femmes de 16 ans et plus de s’enregistrer devient une source de blagues. Le 12 juillet, le gouvernement annonce que les non mariés avant le 15 seront les premiers appelés. Le 14 juillet, la revue de Fridolin annonce que 435 359 jeunes gens se marient avant minuit pour échapper à la loi de la mobilisation! Évidemment, ce chiffre est nettement exagéré! Mais tout de même, dans la seule ville de Sherbrooke, 125 couples se marient entre le 12 et le 14. À Montréal, les cérémonies se réalisent au parc Jarry! Au total, 3530 mariages sont célébrés en 1940 contrairement à 282 en 1939[1]. Les prêtres bénissent plusieurs mariés dans une seule et même cérémonie!  On devine par ces chiffres que bien des mariages étaient sûrement plus une union de raison que d’amour…Cette course au mariage inspire ce sketch d’une vieille fille parlant avec une copine au téléphone. Rappelons qu’à cette époque, le divorce était beaucoup plus difficile à obtenir qu’aujourd’hui :

Allô? Ernestine? Tu sais pas la grande nouvelle? Imagine-toi que je me marie! Ce soir, à 11 heures…Avec le petit Jacques Lafrance.[…]Attends que je t’explique l’affaire, tu vas comprendre : tu sais qu’il sortait des fois avec ma petite nièce Adèle. Il arrive tantôt en coup de vent pour la demander en mariage, mais ça s’adonne-t-y pas qu’elle est en vacances à Saint-Jovite! Il peut pas attendre : s’il se marie pas à soir, il va être enrôlé. C’est pour ça qu’il s’est décidé pour moi![…] Eh! Oui, tu le connais : c’est le garçon de Jos Lafrance. Tu sais, c’est lui qui a failli me demander en mariage en 1914. […]Lui? Ah, il a hésité un peu! Tu comprends, il se disait : « J’vais peut-être avoir l’air pea-soup de me marier pour pas aller à la guerre! »…Mais laisse faire : le lendemain de sa nuit de noces, il va s’apercevoir qu’il a été bien plus brave qu’il pensait!

Le sketch « Les premières recrues sont conscrites et commencent leur service militaire » est sans doute utile pour dédramatiser la menace de la conscription qui pèse sur les civils. À la gare, la mère donne de judicieux conseils à son fils conscrit : « Et tâche de leur montrer que t’es ben élevé. Quand le général te parle, ôte ton casque et puis réponds : " Oui, monsieur ". » Elle ajoute de ne pas jouer avec son fusil chargé pour éviter les accidents. Elle l’assure aussi en disant qu’elle va écrire au général : « Comme t’as la vue faible, j’vais lui demander de te mettre sur la première ligne en avant, pour que tu voies l’ennemi comme il faut! » Son fils la réconforte en lui disant de ne pas pleurer : « Pensez pas qu’on est pas chanceux, après tout : on n’a pas la conscription! » Ce sketch est emblématique de la naïveté et de l’ignorance, réelle ou non, des Canadiens français face à la guerre. Il rappelle un peu le monologue d’Armand Leclaire, « Le conscrit Baptiste », écrit en 1917. En même temps, l’ironie de la chute rappelle que les Canadiens français ne sont pas dupes de la Loi de mobilisation perçue comme une loi autorisant la conscription.

Les Fridolinades de 1941 se termine avec « Le retour des Croisés », comme il se doit. On annonce qu’un membre de la garde indépendante des Grinceurs de dents aurait été atteint en plein cœur par un éclat de rire. « Quant à nous, notre moral est bon! » affirme Fridolin, le grand croisé du rire. « D’ailleurs, comme le disait monsieur Churchill dans son dernier discours :

Il vaut mieux fridoliner, c’est plus habile
Il vaut mieux afin d’garder ses illusions
Il vaut mieux chanter en chœur sans s’faire de bile
Frido-do, fridoli-li, fridolinons.”

Toutefois, si la revue de 1941 se termine ainsi, la guerre est loin de finir. La bande de Fridolin continuera donc de faire rigoler ses compatriotes, afin d’apaiser ses angoisses, dédramatiser la réalité fâcheuse et triste d’un peuple et d’un pays en guerre, rire collectivement de ses propres travers, contradictions et déboires collectifs et aussi permettre un défoulement collectif et un rire libérateur en attaquant à renfort de missiles ironiques les irritants de la guerre.



Note 
[1] Voir le reportage à l’adresse suivante : http://archives.radio-canada.ca/guerres_conflits/seconde_guerre_mondiale/clips/9573/. Consulté le 20 janvier 2011.

samedi 19 mars 2011

À noter

Chers lecteurs, veuillez prendre note que la mise à jour du site aura dorénavant lieu à tous les samedis.

Himmler et Stauffenberg: portraits opposés

Sébastien Vincent
Texte inédit

L’historiographie récente de la guerre 39-45 accorde une importance certaine aux acteurs du conflit, notamment aux piliers du Troisième Reich. Deux importantes biographies en témoignent. 


Heinrich Himmler de Peter Longerich, traduit de l'allemand par Raymond Clarinard, Paris, Héloïse d'Ormesson, 2010, 916 p.

Le lecteur qui soupèse la première biographie en français d’Heinrich Himmler est saisi par son exhaustivité : 916 pages, dont 176 de notes! L’historien allemand Peter Longerich, auteur déjà d'une passionnante étude fort exhaustive portant sur l'attitude des Allemands face à la Shoah (« Nous ne savions pas ». Les Allemands et la Solution finale (1933-1945), Paris, Héloïse d'Ormesson, 2008) nous convie cette fois à un troublant périple au cœur de la fantasmagorie de cet être névrosé, mythomane et fanatique qui, rappelle le prologue, se suicida en avalant une capsule de cyanure devant des soldats anglais, peu de temps après son arrestation. 

Esprit assoiffé d’efficacité, Himmler fut un pivot du régime nazi et l’un des instigateurs de la Solution finale. Son génie bureaucratique malsain lui fit froidement concevoir les déportations de masse et Dachau, modèle des camps d’extermination. Véritable figure du Mal devenue l’un des plus grands criminels de l’histoire, Himmler incarna, au fond, l’image inversée du mythe aryen. Blafard et chétif, privé de tout charisme, il ne connut jamais les combats. 

Longerich soutient que ce petit bourgeois porté par des fantasmes guerriers trouva dans le nazisme un moyen de compenser sa fragilité intime et sa volonté de pouvoir. Cet écart entre l’ambition élitiste d’Himmler, chef des SS, et son évidente banalité le rend terrifiant. La lecture de ce travail monumental qui repose notamment sur le journal d’Himmler et sa correspondance s’avère dérangeante, car elle dévoile la face la plus sombre de l’humain. 

Une figure plus lumineuse

Professeur d’histoire à l’Université McGill, Peter Hoffmann propose une biographie du comte Claus von Stauffenberg, surtout connu pour avoir été au cœur de la tentative de coup d’état et d’assassinat perpétré contre Adolf Hitler, le 20 juillet 1944 (opération Walkyrie). L’homme fascine aujourd’hui, car il représente une des figures emblématiques de l’opposition au national-socialisme. 

Hoffmann décrit minutieusement le parcours politique et professionnel qui mena Stauffenberg de la sympathie envers certains aspects du nazisme à la résistance pure et simple face au gouvernement du Reich et à Hitler. Chef d'état-major auprès du commandant de l'Armée de Réserve allemande, il refusa le caractère criminel du régime. En ce sens, Stauffenberg, que Hoffmann blanchit de tout sentiment antisémite, constitue un personnage inspirant, sorte d’antithèse du Führer et d’Himmler. Aujourd’hui des monuments et des rues portent d’ailleurs son nom en Allemagne. 

Fondée entre autres sur des archives familiales, de la correspondance et des témoignages de contemporains, cette biographie d’abord parue en allemand fut traduite en anglais, en tchèque et en espagnol. Il faut saluer cette première traduction française, d’autant que l’initiative en revient à un éditeur québécois! 


Stauffenberg. Une histoire de famille, 1905-1944, de Peter Hoffmann, traduit de l’anglais par Anne-Hélèene Kerbiriou, Québec, Presses de l’Université Laval, 2010, 499 p. 

samedi 12 mars 2011

Gabriel Chartrand, le frère du célèbre syndicaliste. Les soldats de l’ombre (3)

Par Pierre Vennat
Texte inédit

Peu d’adultes au Québec n’ont jamais entendu parler du plus célèbre syndicaliste du Québec, Michel Chartrand. Les plus ferrés en histoire politique savent que ce dernier a participé en 1942 à la lutte anticonscriptionniste aux côtés de Jean Drapeau et … Pierre Elliott Trudeau!

Mais seuls les férus d’histoire militaire savent que son frère, le capitaine Gabriel « Gaby » Chartrand s’est enrôlé dans l’armée canadienne quelques jours avant la déclaration de la guerre à l’Allemagne par le Canada, le 10 septembre 1939, et que sortit du rang, il gagna ses galons un à un.


Troisième agent secret canadien envoyé en France dès mars 1943, cet ancien agent d’assurances a mis sur pied un réseau de saboteurs et a opéré surtout dans la région de Tours.

Armé, mais en costume civil et nanti de faux papiers à l’allure véridique, Chartrand avait son pied-à-terre à Rouen, où, sous les apparences d’un inoffensif agent de la Compagnie d’assurances de Paris, il a, au nez de la Gestapo, nuit et jour, noyauté la résistance ennemie et préparé les voies du « Jour J ».

Logé dans un petit appartement au sous-sol d’un magasin, Chartand vaquait à ses occupations délicates, mais combien dangereuses. Un jour, il se trouvait à Paris, l’autre à Tours. Le vélo était son mode de locomotion, car les trains étaient surveillés ainsi que les gares. Les communications avec Londres étaient établies, et sa besogne consistait à se renseigner sur les préparatifs de l’ennemi et à détruire ces dernier chaque fois que c’était possible.

Pour cela, il fallait trouver des hommes sûrs, fréquenter les abords des centrales d’énergie, dresser les plans d’attaque, préparer les charges d’explosifs et faire exécuter le travail. C’était son rôle et il avait ordre de s’en tenir à cela absolument.

À Tours, l’espion canadien logeait chez une dame dont le beau-fils était chargé d’expédier les messages. Or un jour, un aviateur américain ayant trouvé refuge chez elle, la maison fut mise sous surveillance par la Gestapo. Il fallait à tout prix avertir le fils pour qu’il puisse filer en lieu sûr. De plus, l’aviateur américain devait se réfugier ailleurs et quitter Tours, où la situation se gâtait. L’évasion de l’aviateur américain se fit relativement bien, puisque Chartrand put le conduire dans la campagne avec ordre d’attendre son retour. Plus tard, à la porte de la maison de la dame, Chartrand fut cueilli par la Gestapo.

« J’étais bel et bien fait, raconta Chatrand, mais en suivant les deux individus, je me remémorais la leçon si souvent apprise : Si vous êtes fait prisonnier, m’avait-on répété cent fois par jour à l’école, cherchez à vous évader. Captif, votre sort est certain : vous serez torturé et finalement exécuté. En vous évadant, vous risquez une balle dans la peau, mais si la chance vous aide, vous aurez la vie sauve.

« J’étais à 300 mètres du bureau de la Gestapo. Pas une minute à perdre. Une rue débouchant à ma droite, je risquai le tout pour le tout, d’autant plus que l’un de mes gardiens avait jugé bon d’abandonner son camarade. Nous allions chacun à pied en poussant chacun notre vélo, dont les pneumatiques avaient dégonflés et que très maladroitement le jeune agent de la Gest apo me laissait porter à ma gauche. Il me suffisait de jeter mon vélo dans les jambes de l’agent et de prendre la fuite. Ce que je fis. J’entendis trois coups de feu mais trop tard, car j’étais en train de battre Nurmi (champion coureur olympique de l’époque) qui devait sûrement m’inspirer ce jour-là. Prenez ma parole, j’ai sûrement battu le record des 500 mètres…

« Maintenant, il me fallait retrouver mon aviateur et rentrer dans une autre ville par des chemins détournés. Mon premier geste fut de déchirer tous mes papiers, de détruire toutes mes pièces d’identité et surtout d’aller avertir mon hôte afin de le protéger contre une enquête toujours désagréable de la part de la Gestapo. Tout ceci se déroula sans incidents et par la suite je changeai mon nom en ceux de « Claude Carton » ou de « Georges Chénier », toujours agent d’assurance.

« J’ai su par la suite que la dame avait été déportée en Allemagne avec tous les siens. Elle est morte au camp d’internement. C’était une brave femme. Son courage était paisible et je suis certain qu’elle est morte en vraie Française, avec dans les yeux chavirés par l’agonie le rayon de joie du devoir accompli sans la moindre défaillance.

« En une seconde occasion, j’ai connu une autre minute désagréable. Notre train fut stoppé en route pour l’inspection des papiers des voyageurs. Heureusement, le train était bondé. Je jetai ma serviette bourrée de documents compromettants sous un banc et passai l’inspection. Seulement, je n’ai pas besoin de vous dire que j’ai eu chaud. »

En décembre 1943, le capitaine Chartrand quittait la Bretagne pour Londres où malgré ses demandes réitérées pour exécuter d’autres missions, on jugea qu’il en avait assez fait. Il a terminé la guerre au pupitre de la censure des dépêches pour le quartier général allié à Paris.