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vendredi 26 février 2010

La première femme parlementaire de France vivait à Québec

Par Frédéric Smith
Texte inédit

Le 2 novembre 1943, le comité France Libre de Québec apprenait la nomination de sa présidente-fondatrice à titre de membre de l’Assemblée consultative provisoire d’Alger, mise sur pied par le Comité français de la Libération nationale.

Marthe Simard devenait la première femme parlementaire de France, et ce, quelques mois avant que l’éligibilité des femmes ne soit légalement reconnue en France. Complètement oubliée tant en France qu’au Canada, le parcours de Marthe Simard et les circonstances de sa nomination méritent d’être rappelés.

mercredi 24 février 2010

Le Québec entre Pétain et de Gaulle d'Éric Amyot

Par Frédéric Smith


Si Dale C. Thomson avait déjà abordé le sujet de la France Libre au Québec dans un chapitre de son De Gaulle et le Québec (Trécarré, 1990), l'historien Éric Amyot est le premier à y avoir consacré un ouvrage entier intitulé Le Québec entre Pétain et de Gaulle : Vichy, la France Libre et les Canadiens français, 1940-1945 (Fides, 1999). Dix ans après sa publication, il demeure une source incontournable pour qui veut comprendre l’évolution de l’opinion publique canadienne-française pendant la Deuxième guerre mondiale, et le rôle de la France Libre dans cette évolution.



Dix années ont passé depuis la publication du livre de l’historien Éric Amyot, Le Québec entre Pétain et de Gaulle : Vichy, la France Libre et les Canadiens français, 1940-1945. Il paraît pertinent de rappeler à la mémoire des lecteurs de ce blogue l’existence de cet important ouvrage, et de constater que les avenues qu’il proposait pour la recherche en histoire politique du Québec pendant la Deuxième guerre ne sont encore que très peu empruntées.

Éric Amyot est un spécialiste de l’histoire politique du Québec et de la France des années 1930 et 1940, détenteur d’une maîtrise en sciences politiques et d’un doctorat en histoire de l’Université McGill. Son livre est construit à partir d’une thèse de doctorat en histoire soutenue à l’Université McGill et intitulée La bataille pour le Québec: Vichy, la France libre et les Canadiens français, 1940-1945.

D’entrée de jeu, l’auteur place la publication de son ouvrage dans le contexte plus large du rappel de « L’affaire Bernonville » provoqué notamment par le livre L'affaire Bernonville : le Québec face à Pétain et à la Collaboration (1948-1951) de l’historien Yves Lavertu. (VLB Éditeur, 1994), et de la controverse soulevée dans les médias à propos du rôle de certaines élites nationalistes dans l’accueil et la protection d’au moins un collaborateur nazi au Québec. On se souvient que la controverse avait atteint un point culminant en 1996 suite à ce qu’il convient d’appeler « L’affaire Jean-Louis Roux ».

Ces événements auront permis de rappeler, voire d’évoquer pour la première fois, les sympathies vichystes d’une part importante de la société canadienne-française, au moins pendant la première moitié de la guerre : on l’aura trop peu dit à l’époque, mais les sympathies vichystes s’effriteront au fur et à mesure que Vichy basculera indéniablement dans la collaboration. Le débat s’attardera trop aux accusations stériles d’antisémitisme et de fascisme, et trop peu à la mise en contexte des réformes du Maréchal Pétain dont le « Travail, Famille, Patrie » se voulait séduisant, à prime abord, aux yeux des éléments conservateurs de la société canadienne-française.

Dans son ouvrage, Éric Amyot souhaite justement étudier les rapports complexes entre le Canada français et les deux France incarnées par Pétain et de Gaulle, et ce, en suivant l’évolution de l’opinion canadienne-française pendant toute la durée de la guerre.

Appuyé par une solide recherche documentaire à travers divers fonds d’archives conservés au Canada et en France, et grâce à plusieurs entretiens auprès d’acteurs de cette période ou de leurs descendants, Amyot brosse un tableau précis du renversement de l’opinion publique canadienne-française, du « Vichy hégémonique » (chapitre 2) à « La victoire du général de Gaulle » (chapitre 8).

Peut-être en guise de contrepoids à la « controverse vichyste » soulevée dans la dernière moitié des années 1990, Éric Amyot s’attarde surtout à la résistance gaulliste incarnée à travers le mouvement France Libre au Québec, et plus particulièrement à Montréal. Il rappelle que, si la fin de la Troisième République et la Révolution nationale du Maréchal Pétain pouvaient paraître séduisantes aux yeux d’un large pan de la société canadienne-française plus conservatrice, les bases d’une organisation gaulliste existaient dans la province de Québec dès l’Appel aux Français du 18 juin 1940.

Puis l’auteur évoque les relations parfois tumultueuses entre les comités indépendants de la France Libre au Canada (des créations locales et spontanées au départ) et les représentants du Général de Gaulle au pays venus insuffler un minimum d’organisation et de cohérence dans la propagande gaulliste. Amyot met aussi en contexte le rôle de la jeune Élisabeth de Miribel, première envoyée du général de Gaulle au Canada, puis des délégués officiels de la France Libre à Ottawa, comme le colonel Pierrené et le commandant Gabriel Bonneau.



Un char allégorique de la France Libre lors du défilé de la Saint-Jean-Baptiste en 1945, soit quelques semaines après la victoire alliée en Europe. On y reconnait les maquettes de l'Arc de Triomphe et de la cathédrale Notre-Dame de Paris.
source : Fonds Conrad Poirier, Bibliothèque et Archives nationales du Québec.

On regrettera peut-être le point de vue montréalisant de l’auteur lorsqu’il présente la France Libre au Québec : Amyot concentre surtout son regard sur les querelles que se livraient les divers clans de Français qui se disputaient les rênes du mouvement gaulliste dans la métropole. Élisabeth de Miribel, envoyée par de Gaulle au Canada, s'est retrouvée rapidement empêtrée dans ces conflits. Tant et si bien que l'action de la France Libre à Montréal a été somme toute négligeable, minée par ces querelles intestines et isolée en raison de ses velléités centralisatrices. Tandis qu’un comité comme celui de Québec, considéré comme le plus dynamique par les représentants du général de Gaulle, contribuait à élargir le mouvement à l'ensemble du Canada, avec la création de plus de 80 comités France Libre d'un océan à l'autre.

On notera cependant que les dépôts d’archives consultés par l’auteur ne contiennent que relativement peu d’information sur ces comités. Les querelles génèrent plus de papier que les organisations bien huilées. De plus, l’historien suisse Claude Hauser n’avait pas encore publié les carnets du professeur Auguste Viatte, source devenue incontournable pour qui veut comprendre l’action de la France Libre dans l’Est du Québec.

Mais on déplorera surtout le recul que semble avoir pris l’historien face à son sujet. Depuis deux articles publiés dans le Bulletin d’histoire politique au printemps 1998 et à l’hiver 1999 et la publication de son livre dans les mois qui ont suivi, Éric Amyot s’est fait très silencieux. Trop silencieux, même, si l’on considère que la recherche en histoire politique au Québec ne peut se passer d’un historien de cette trempe.

Voir le livre en ligne ici.

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Éric Amyot a coordonné un dossier thématique du Bulletin d'histoire politique portant sur Vichy, La France libre et le Canada français (Vol. 7. no 2 hiver 1999).
Le dossier comprend les articles suivants:

Eric Amyot
Vichy, la France libre et le Canada français: bilan historiographique

Ivan Carel
Le Nouvelliste: un quotidien régional et la tourmente française

Claude Beauregard
La propagande de Vichy et la réponse du gouvernement canadien

Lise Quirion
La presse québécoise d’expression française face au procès du maréchal Pétain, 1945

jeudi 18 février 2010

Odette Oligny: Une plume au service de la victoire

Par Béatrice Richard

Les éléments entre parenthèses renvoient au Petit Journal en ligne à Bibliothèque et Archives nationales du Québec et aux dates de parution de chaque chronique citée.

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Pendant la Deuxième Guerre mondiale, la propagande gouvernementale investit la radio et la presse écrite afin de mobiliser l’opinion publique en faveur de l’effort de guerre. Les journaux à grand tirage entrent dans la danse sans hésiter.

À cet égard, les femmes, alors les pivots de la sphère domestique, constituent un public-cible. L’une d’elle a mis volontairement - et avec conviction - sa plume au service de la victoire : Odette Oligny.

Cette journaliste d’origine française a tenu la chronique « Les Femmes et la Guerre », entre 1940 et 1941, dans Le Petit Journal, un hebdomadaire de masse qui tire alors à 100 000 exemplaires.


Première chronique "Les femmes et la guerre"

mercredi 17 février 2010

La guerre comme catalyseur social

Par Desmond Morton
Texte inédit

Invariablement, les guerres constituent des tragédies. Des tragédies s’exprimant souvent de la manière la plus classique, soit le décompte des morts. Pour le Canada seulement, les deux grandes guerres du 20e siècle ont coûté la vie à plus de 110 000 militaires.

Les deux guerres mondiales ont profondément divisé la population canadienne, laissant la minorité francophone profondément déçue de la majorité anglophone dont la réponse affirmative au plébiscite d’avril 1942 a mené à l’imposition de la conscription pour service outre-mer en novembre 1944, et ce malgré des promesses maintes fois répétées des politiciens alors au pouvoir à Ottawa.

lundi 8 février 2010

Bagarres entre militaires et «Zoot-Suiters» survenues à Montréal et à Verdun en juin 1944

Par Serge Marc Durflinger

Ce texte a initialement été publié dans Serge Bernier et al., L'Impact de la Deuxième Guerre mondiale sur les sociétés canadienne et québécoise, Université du Québec à Montréal et la Direction Histoire et patrimoine de la Défense nationale, Ottawa, 1998. Il est reproduit avec la permission de l'éditeur et de l'auteur.

Les chiffres entre parenthèses renvoient aux notes placées à la suite du texte.

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À la fin de mai et au début de juin 1944, la région de Montréal a été secouée par une série de bagarres entre militaires, surtout des marins, et des civils, des «zoot-suiters» pour la plupart. Quelle était la cause de ces affrontements? Le mal de vivre de la jeunesse? Les tensions sociales liées à la situation de guerre? Ou les dissensions nationales d'ordre politique et linguistique au sujet de la conscription? Qui était responsable de la violence? Les autorités navales locales auraient-elles pu éviter ces désordres?

Nous évoquerons ici les événements de juin 1944, en les situant dans le contexte des relations entre civils et militaires à Montréal, à cette époque. Ces relations ont influé sur la manière dont les autorités civiles et navales ont interprété les faits. Le rapport de la commission d'enquête sur les émeutes impliquant les zoot-suiters est particulièrement intéressant et donne à penser que les autorités navales basées à Montréal ont tenté de nier leur part de responsabilité dans cette affaire.

Nous montrerons que, contrairement aux idées communément répandues à l'époque, les jeunes zoot-suiters étaient issus de divers milieux ethniques et linguistiques, et n'étaient pas nécessairement majoritairement francophones. Nous tenterons de jeter un nouvel éclairage sur une page de l'histoire sociale-militaire canadienne qui est longtemps restée dans l'ombre.

jeudi 4 février 2010

Les éditeurs québécois et l'effort de guerre (1940-1948) de Jacques Michon

Par Sébastien Vincent

Jacques Michon, [réalisé par la Direction de la programmation culturelle de BAnQ en collaboration avec la Direction des communications et des relations publiques ... et al.] , 1940-1948, les éditeurs québécois et l'effort de guerre, Québec, PUL, [Montréal], Direction de la programmation culturelle de BAnQ, 2009, 178 p.


Les textes de zones de l'exposition Les éditeurs québécois et l'effort de guerre sont disponibles en exclusivité sur ce site.

Quel plaisir que de parcourir le catalogue de l’exposition 1940-1948 Les éditeurs québécois et l'effort de guerre, présentée à la Grande Bibliothèque jusqu'au 28 mars 2010.

Au fil des six chapitres qui reprennent le parcours chronologique de l’exposition, on mesure combien le monde de l’édition québécoise a bénéficié du fait que, sous l’occupation allemande, les éditeurs français ont dû limiter leur production et furent empêchés d’expédier leurs ouvrages hors frontières.

Les éditeurs du Québec, comme d’autres aux États-Unis, en Suisse, en Amérique latine, en Afrique du Nord et en Moyen-Orient avec lesquels ils entretenaient des contacts, ont alors pris la relève.

Dans « un climat d’effervescence et de créativité exceptionnel, [ils] se sont approprié la littérature mondiale et ont proposé à leurs lecteurs une bibliothèque d’ouvrages où les nouveautés, québécoises comme françaises, côtoyaient les plus grandes œuvres du répertoire de l’humanité », écrit Jacques Michon, commissaire invité de l’exposition et auteur du catalogue.

Les éditeurs québécois « ont joué un rôle de premier plan dans la diffusion d'une parole de liberté et d'espoir. Sur leur propre terrain, ils ont participé au développement de ce qu'on appelait à l'époque la littérature canadienne et à la promotion d'une littérature française jusque-là maintenue sous le boisseau par le clergé », lit-on dans l’avant-propos.

Cet effort de guerre exceptionnel des éditeurs québécois demeure pourtant largement méconnu du grand public. L’exposition et son catalogue au design léché où se marient le texte et une centaine d’artefacts parfaitement reproduits sur papier de qualité, cherchaient à combler cette lacune. Objectif atteint. Le résultat s’avère probant.

Jacques Michon paraissait la personne toute désignée pour mener à bien le projet. Professeur à l'Université de Sherbrooke, directeur du Groupe de recherche sur l'édition littéraire au Québec (GRELQ) de 1982 à 2006 et titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur l'histoire du livre et de l'édition de 2002 à 2008, il a publié de nombreux ouvrages, seul ou en collaboration, sur l'histoire du livre et de l'édition dont Fides. La grande aventure éditoriale du père Paul-Aimé Martin (Fides, 1998) et les volumes I et II de Histoire de l'édition littéraire au Québec au XXe siècle (Fides, 1999 et 2004). Il signe ici un texte passionnant.



Dans Histoire de l'édition littéraire au Québec au XXe siècle tome II (Fides, 2004), Jacques Michon et ses collaborateurs du Groupe de recherche sur l'édition littéraire au Québec présentent en détails le monde de l'édition québécoise au cours de la Seconde Guerre mondiale.  

Au fil du catalogue, on comprend que la période 1940-1948 se voulait certainement annonciatrice de la Révolution tranquille. Le gouvernement libéral d’Adélard Godbout accorda le droit de vote aux femmes en 1940, rendit obligatoire la fréquentation scolaire jusqu’à l’âge de 14 ans et instaura la gratuité de l’éducation primaire. Dans un contexte de lutte contre le fascisme en Europe, on assista à la suspension de la censure éditoriale et à l’ouverture du Québec à tous les courants de pensée et à toutes les formes littéraires. Le temps de la guerre a été favorable à un épanouissement intellectuel important.

Du coup, les libraires grossistes de Montréal et de Québec conclurent des affaires d’or en réimprimant des manuels scolaires, des livres religieux et des guides pratiques initialement publiés par des éditeurs français. À Montréal, de nouvelles maisons d’édition virent le jour dès 1940, faisant de la métropole québécoise une véritable plaque tournante des relations d’affaires entre éditeurs de la ville et ceux de New York, Rio et Mexico. Elles façonnèrent leur catalogue en inscrivant leur production dans les grands courants idéologiques liés à l’effort de guerre et à la lutte antifasciste.

Les Éditions de l’Arbre, fondées à l’automne 1940 par Robert Charbonneau et Claude Hurtubise, poursuivirent dans l’esprit de la revue La Relève en publiant les œuvres d’auteurs qui manifestaient une volonté de résistance au fascisme.

Le philosophe Jacques Maritain, Georges Bernanos, à droite, et Henri Laugier, à gauche, y ont publié des ouvrages. Ce dernier, médecin, laïque et républicain, envoyé du général de Gaulle pour représenter La France libre en Amérique du Nord, y créa en 1942 une collection consacrée aux sciences humaines et à la médecine.

Persuadés de l’existence d’une littérature québécoise indépendante de ses sources européennes, les directeurs ouvrirent leurs portes aux auteurs d’ici : Anne Hébert y fit paraître son premier recueil de poésie, Yves Thériault, son premier livre, Roger Lemelin, son premier roman.


En digne héritière d’Albert Lévesque, les Éditions Bernard Valiquette consacrèrent plus de la moitié de son catalogue à la littérature canadienne-française des années 1930, dont les titres d’Alain Grandbois, d'Édouard Montpetit et les 16 premiers tomes de l’Histoire de la province de Québec de Robert Rumilly. L’éditeur s’intéressa seulement à compter de 1942 à la littérature de l’exil en publiant notamment Antoine de Saint-Exupéry, réfugié à New York depuis décembre 1940. Ce dernier se rendit à Montréal au printemps 1942, à l’invitation de Valiquette, visite dont les journaux rapportèrent les échos. La maison réimprima aussi des œuvres d’André Malraux, Julien Green et François Mauriac.


Les prospères Éditions Variétés, fondées par Henri Paul Péladeau et André Dussault, réimprimèrent à grande échelle pour le marché local et international la littérature française de l’entre-deux-guerres, soit plus d’un millier de titres dont ceux de Marcel Proust, Roger Martin du Gard et l’intégralité des œuvres de Georges Duhamel. Elles diffusèrent aussi des nouveautés parisiennes de toutes tendances qui leur arrivaient tant bien que mal parmi lesquelles on comptait notamment celles d’André Gide, Jean Giono et Henry de Montherlant.



Les éditions Fides, principale branche éditoriale de l’action catholique spécialisée, publièrent des ouvrages essentiellement religieux, lesquels connurent un essor important au cours du conflit. Placée sous la direction du père Paul-Aimé Martin des pères de Sainte-Croix, la maison faisait la part belle aux essais situant les réalités sociales et économiques de la guerre dans une perspective chrétienne. La révolution nationale du maréchal Pétain trouva des échos dans une collection dirigée par Roger Varin, membre de la famille géciste. Par ailleurs, Fides proposa des titres pour enfants et adolescents ainsi que des nouveautés en littérature canadienne-française, tout en valorisant des œuvres établies, dont celles d’Émile Nelligan et de Félix-Antoine Savard.

Jacques Michon, Fides. La grande aventure du père Paul-Aimé Martin, (Fides, 1998).
Fondée en 1937 par le père Paul-Aimé Martin, c.s.c., Fides devient en quelques années l’une des principales entreprises d’édition du Canada français, avec son propre système de diffusion et son réseau de librairies.

Attirées par le contexte favorable à l’édition canadienne, cinq autres acteurs entrèrent en scène entre 1944 et 1946 : les éditions Lucien Parizeau & compagnie, la Société des Éditions Pascal, les Éditions Serge, les Éditions B.D. Simpson et les Éditions Fernard Pilon. En jouant le jeu de la concurrence avec leurs aînées, elles donnèrent dans la littérature canadienne contemporaine en publiant entre autres Alain Grandbois et Gabrielle Roy et dans la littérature française.

Entre-temps, le domaine de l’illustration se développa avec les progrès de l’édition et le rayonnement des Ateliers des arts graphiques, dirigés par Albert Dumouchel. Le « dynamisme [de ce dernier] favorisa l’émergence d’une nouvelle génération d’artistes graveurs qui contribuèrent à transformer l’art du livre au Québec dans la seconde moitié du XXe siècle », souligne Jacques Michon.

Enfin, de nombreuses séries populaires d’espionnage, de westerns et de romans sentimentaux à « dix cennes » furent publiées en fascicules, puis diffusées à grande échelle sur tout le territoire canadien tandis que l’édition pour la jeunesse connut un important développement, notamment avec les initiatives de Lucien Parizeau.

Grâce à l’impulsion donnée par ces éditeurs innovateurs et perspicaces, Montréal devint, tout au long du conflit, un incontournable centre de production et de diffusion du livre français et québécois ainsi qu’un pôle d’attraction pour les auteurs antifascistes européens de tous les horizons idéologiques.

Mais la fin de la guerre sonna le glas de cette effervescence intellectuelle. Le chapitre 1948 : Le retour des éteignoirs montre combien l’édition québécoise enregistra un net recul avec le retour de la concurrence européenne, l’augmentation des coûts d’impression, l’effondrement de la demande pour le livre canadien, sa non-réception en France et la lourdeur des inventaires accumulés du temps de la guerre.

C’était sans compter sur les véritables « éteignoirs », soit le retour de la censure cléricale et les pressions du gouvernement de l’Union nationale de Maurice Duplessis. Ces facteurs réunis eurent pour effet de freiner radicalement l'essor de l'édition québécoise : sur les 22 maisons en activité en 1944, sept seulement survécurent à la crise. L’autoédition redevint courante.

Ce brusque freinage n’empêcha nullement l’éditeur Robert Charbonneau de s’élever haut et fort dans un opuscule intitulé La France et nous (1947). À l’heure de l’épuration en France, le Comité national des écrivains (CNE) accusait les éditeurs québécois d’avoir publié des auteurs soupçonnés de collaboration avec l’ennemi allemand. Charbonneau défendit les choix de ses collègues éditeurs et proclama rien de moins que l'autonomie de la littérature canadienne et la fin du colonialisme culturel. « Cette prise de position préfigurait bien le changement de mentalité qui allait se généraliser au cours de la Révolution tranquille », note avec raison Jacques Michon.


Une centaine de reproductions d’affiches, de journaux et d’œuvres littéraires accompagne le texte. Les songes en équilibre (1942), premier ouvrage d’Anne Hébert, le recueil Les îles de la nuit (1944), d’Alain Grandbois, Bonheur d’occasion (1945) de Gabrielle Roy, témoigne de l’émergence d’une littérature véritablement québécoise, indépendante de ses sources européennes.

D’autres, tel Le crépuscule de la civilisation (1941) de Jacques Maritain, Lettre aux Anglais (1942) de Georges Bernanos, Poèmes (1944) de Jean Wahl et un extrait des Œuvres poétiques complètes (1944) de Victor Hugo, saluées à leur sortie comme un exploit éditorial, démontrent l’ouverture sans précédent du Québec à tous les courants de pensée et à toutes les littératures.

Sans contredit, ce catalogue réussit à redonner vie et visage aux éditeurs québécois qui, « durant l'une des périodes les plus tourmentées de l'histoire de l'humanité, ont joué un rôle de premier plan dans la diffusion d'une parole de liberté et d'espoir. Sur leur propre terrain, ils ont participé au développement de ce qu'on appelait à l'époque la littérature canadienne et à la promotion d'une littérature française jusque-là maintenue sous le boisseau par le clergé ». Ces acteurs, de nature généralement discrète, ont indéniablement posé une des premières pierres à l’édifice de la Révolution tranquille qui eut lieu lorsque le règne des « éteignoirs » prit fin, une quinzaine d’années plus tard.

mercredi 3 février 2010

Où sont les historiens du politique et du militaire?

Par Béatrice Richard
Ce texte a initialement été publié dans le Bulletin d'histoire politique, vol. 8 no 2 (hiver 2010), p. 153-155.

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« Chers historiens et historiennes du Québec,

« J’aimerais savoir pourquoi vous persistez à nier l’existence du traumatisme de la Conquête chez les Québécois. Si celui-ci n’existe pas, comme vous persistez à l’affirmer depuis des décennies, comment expliquez-vous la réaction épidermique des Québécois relativement au projet de la Commission des champs de bataille de reproduire la bataille du 13 septembre 1759, le printemps dernier? Pourquoi persistez-vous à nier qu’il serait très pertinent pour vous de considérer l’étude de l’inconscient collectif des Québécois d’aujourd’hui pour y vérifier la présence encore bien vivante de ce traumatisme? »

Ainsi parlait le 3 septembre dernier Renaud Blais, « étudiant à la recherche d’un directeur d’étude de l’inconscient collectif québécois ». Cet extrait d’une lettre au Devoir illustre bien le rapport émotif que toute communauté entretient avec son passé, mais aussi le désarroi que peut susciter l’absence d’historiens sur la scène publique.

Nul passé en effet, individuel ou collectif, qui ne soit exempt d’intrigues déshonorantes et/ou douloureuses aux conséquences irréversibles. À cet égard, l’historien a une responsabilité certes limitée, mais bien réelle. En produisant un récit, raisonné et documenté sur un passé problématique, en lui proposant des explications, il aide la communauté concernée à l’assumer.

Il ne s’agit pas ici de soumettre la collectivité à une psychanalyse, mais de l’aider à objectiver son passé, à prendre la mesure de ses diverses interprétations et à s’en distancier pour mieux s’en libérer. Autrement dit, la mémoire a besoin de l’histoire pour que le passé ne soit pas un maître, mais un serviteur. En ce sens, le devoir d’histoire participe des exigences du débat démocratique. Peut-on en effet imaginer une démocratie qui abandonne les multiples facettes de son passé au libre marché des intérêts et des passions humaines?

Ce libre marché existe, c’est celui de la mémoire collective. Son étude révèle que les traumatismes historiques donnent lieu à des récits sociaux complexes, datés, souvent conflictuels, mais en perpétuelle évolution car tributaires de l’actualité. Ils constituent autant de mythes, véritables « cellules dormantes » de la mémoire collective. Tapis dans les strates profondes de la culture, ils l’imprègnent et peuvent ressurgir à tout moment, avec des intensités diverses, dans la sphère publique. Leur registre est celui de la subjectivité, des sentiments, de l’émotion.

Le débat relatif au 250e anniversaire de la bataille des Plaines d’Abraham en est une tapageuse manifestation. Le travail des historiens, parce qu’il consiste à autopsier le passé selon des normes les plus rigoureuses possibles, devrait fournir un contrepoids rationnel à ces débordements. Non pour abolir les mythes, entreprise vaine et deshumanisante, car ceux-ci jouent un rôle essentiel dans la structuration de l’identité collective, dans l’inscription du groupe dans l’espace et le temps, mais pour fournir des pistes de réflexion nouvelles susceptibles de les régénérer.

Or, à de rares exceptions près, les historiens ont été les grands absents des débats entourant le 250e anniversaire de la bataille des Plaines d’Abraham. Pourquoi ? Parce que l’histoire politique et militaire est en perte de vitesse au Québec, et ce depuis quelque temps déjà.

Certes, les experts en histoire politique et militaire de la Nouvelle-France au Québec ne sont pas légion. Des historiens importants tels Denis Vaugeois, Marcel Fournier (Combattre pour la France en Amérique. Les soldats de la guerre de Sept Ans en Nouvelle-France 1755–1760, 2009) ou Jacques Lacoursière tiennent le fort, mais ceux-ci œuvrant en dehors de l’institution universitaire, leurs travaux n’ont pas l’effet dynamisant escompté sur la recherche.

Depuis Frégault, la presque totalité de la recherche sur la guerre de Sept ans s’est développée en France, en Grande-Bretagne, aux États-Unis et au Canada anglais. Cela fait en sorte que, ironiquement, les historiens québécois francophones sont les derniers à s’intéresser à l’épisode le plus émotif de leur histoire. Une telle situation ne relève pas d’un hypothétique « inconscient collectif » malmené, mais plutôt des schémas normatifs qui régissent actuellement le développement de la discipline historique au Québec.

Concrètement, les universités francophones du Québec tendent à exclure les chercheurs en histoire politique et militaire, a fortiori pour les périodes précédent 1867. Se faire engager avec un tel profil relève désormais de la mission impossible. On compte par ailleurs de moins en moins de professeurs disponibles pour diriger des thèses dans ces domaines, les départs à la retraite faisant leur œuvre.

Bref, la bataille des Plaines d’Abraham appartient désormais à une historiographie révolue, parce que jugée ringarde, parce que militaire, parce que politique, parce que pré-confédérale… Une tendance qui revient non seulement à rejeter le double héritage de l’École de Montréal (nationaliste) et de l’École de Québec (fédéraliste), mais aussi à programmer l’abolition de toute recherche historique susceptible de poursuivre ce duel fécond. Faut-il s’inquiéter ?

Dans 1984 de George Orwell, le Parti nie qu’il existe un passé en soi. Souvenir évanescent dans les mémoires, les faits présents et passés n’ont pas de réalité absolue, ne sont que des représentations, n’étant pas survenus. Ce qui revient à délégitimer toute quête de la vérité afin d’asseoir un seul régime de vérité, un seul pouvoir. Le déclassement actuel de l’histoire politique et militaire ne risque-t-il pas de nous entraîner dans cette logique négationniste?

lundi 1 février 2010

Le mitrailleur Gilbert Gilles Boulanger raconte son engagement militaire

Par Gilbert Gilles Boulanger, DFC
Texte inédit

Au mois de septembre 1939, je venais d’avoir 17 ans et je quittais la maison paternelle de Montmagny pour la première fois afin de poursuivre mes études à l’École technique de Québec. La guerre venait d’être déclarée en Europe.

Dès les premiers mois, les services de renseignements officiels nous prédisaient un conflit de courte durée, car la Marine anglaise organisait un blocus de l’Allemagne et les valeureux pilotes de la Royal Air Force et ceux de l’Aviation française détruiraient assurément la Luftwaffe. On ne savait ce que signifiait ce blocus. De plus, la France possédait la plus puissante armée de l’Europe. L’Allemagne d’Hitler serait conquise en quelques mois, pensions-nous. L’Allemagne, l’Angleterre, l’Italie et tous les pays européens avaient conscrits leurs citoyens pour la défense de leurs pays.

Mon ignorance des événements de la guerre de 1914-1918 était totale. Cette histoire n’était pas enseignée dans nos écoles. Je n’avais ni oncle ni ami de la famille qui y avait participé, pas plus que je ne connaissais des citoyens de Montmagny ayant servi dans l’armée ou la marine.

Gilbert Gilles Boulanger

Ce texte est tiré du site de la Fondation Aérovision Québec Inc.

Gilles Boulanger débuta durant la Deuxième Guerre mondiale au sein de l’Aviation royale canadienne. Accepté sur le cours de pilote, il opta cependant pour une formation moins longue de mitrailleur… par crainte que la guerre ne se termine avant qu’il puisse y prendre part. Affecté à l’Escadrille 425 «Alouettes», il survécut miraculeusement au crash d’un bombardier Wellington. Il prit part à trente-sept raids (sept de plus qu’un tour normal) et fut décoré en 1944 de la Croix de vol distinguée.

Après la guerre, M. Boulanger termina son cours de pilote privé et fonda en 1946 Montmagny Air Services, petit service aérien mis sur pied pour transporter en Piper Cub le courrier entre Montmagny et l'Île aux Grues. Après un emploi comme Maître de poste à Montmagny, M. Boulanger devint représentant commercial pour la compagnie P.L. Robertson Ltd. C’est en Stinson 105 qu’il effectuait alors la tournée de sa clientèle éloignée. En 1960, il inaugurait avec son épouse l’agence de voyage Escapades. En 1971, M. Boulanger fondait avec des amis le Club de l’aéronef expérimental de Sherbrooke (CAES). Depuis sa création, ce club très actif a construit au delà de 100 avions.

En 1980, M. Boulanger devint membre du bureau de direction du comité administratif de l’aéroport de Sherbrooke. En 1992, pour commémorer le cinquantième anniversaire de l’escadrille 425, il organisa à Sherbrooke la venue d’un bombardier Lancaster. Durant son mandat à la présidence du CAES, M. Boulanger proposa la création d’un grand rassemblement annuel d’avions de loisir et de construction amateur appelé «Les Faucheurs de Marguerites». La première édition vit le jour en 1994, avec Gilles Boulanger à la présidence. La même année, à l’âge de 72 ans, M. Boulanger démarrait avec Denis Roy la compagnie Dédalius Aviation, spécialisée dans la fabrication d’ensembles d'ailes pour avions ultralégers.

Pilote de planeur, M. Boulanger fut pendant 25 ans membre du Club de vol à voile appalachien. Toujours passionné par ce sport, il a pratiqué le vol à voile en Arizona, en Californie, en Pennsylvanie, dans les Alpes suisses, etc. En 2006, à 84 ans, il complétait la construction de son quatrième avion expérimental, un biplace désigné Dedalius MK 1. La même année, il publiait le récit passionnant de ses mémoires de guerre, sous le titre «L’Alouette affolée».

Intronisé au Panthéon le 13 novembre 2008.