Le blogue change d'adresse!

Vous serez automatiquement redirigé vers la nouvelle adresse. Dans la cas contraire, visitez le
http://www.lequebecetlesguerres.org
et mettez à jour vos favoris.

vendredi 27 août 2010

Les Fridolinades de Gratien Gélinas (La guerre devant l’opinion publique II)

Par Robert Aird
Texte inédit


À l’ombre de l’hôtel Viger

Dans le tableau « À l’ombre de l’hôtel Viger », on illustre l’opinion d’un chômeur et d’un vétéran de la Première Guerre mondiale, ainsi que d’un policier. Assis sur un banc public, le chômeur et le vétéran se croient à l’abri de la censure et discutent donc ouvertement de la guerre. Le chômeur interrompt sans cesse son interlocuteur qui cherche à lui faire part de son expérience de la guerre et parle à travers son chapeau.

LE CHÔMEUR
Donc, par conséquent, ce qu’il faut faire, c’est pas compliqué…

LE VÉTÉRAN
Ah oui?

LE CHÔMEUR
Il s’agit tout simplement d’aller attaquer l’Allemagne par la Russie!

LE VÉTÉRAN
T’es fou? Prends nous autres, en 17…

LE CHÔMEUR
Je suis fou? Eh ben, je te garantis que si seulement deux millions d’hommes leur arrivaient dans le derrière, aux Boches, je te dis qu’ils iraient voir l’ours ça serait pas une traînerie!

LE VÉTÉRAN
Ouais…Mais où est-ce que tu les ferais passer, tes deux millions d’hommes, pour les envoyer en Russie?

LE CHÔMEUR
Je le sais-t-y, moi? Ça, c’est leur affaire!

LE VÉTÉRAN
Ah bon! T’as pas pensé aux détails?

LE CHÔMEUR
Non, parce que je suis pas payé pour.[…]

Les deux comparses se mettent par contre d’accord sur le coût effarent de la guerre, alors que « tant qu’ils continueront à se regarder comme des chiens de faïence sur les deux lignes, ça avancera à rien! » On évoque ici la « drôle de guerre ».

Leur liberté de parole est subitement menacée par l’arrivée d’un agent de police : « Faites attention : vous pourriez vous faire arrêter pour avoir nui à la censure » prévient-il. Mais le besoin de se délier lui-même la langue le pousse à exprimer sa propre analyse de la situation. Il avance que « si ça traîne de même, c’est parce que les politiciens, ils sont arrangés avec les marchands de canons pour étirer ça le plus possible. » Voilà l’expression d’une opinion toute de même assez audacieuse qui rappelle la collusion entre les dirigeants politiques et la grande industrie. On peut penser qu’elle était largement partagée parmi la population. On retrouve cette même dénonciation proche de la théorie du complot lors de la Première Guerre mondiale.

Le conflit mondial annonce également la fin de la crise économique. Ce qui ne ferait pas que des heureux chez ceux habitués par l’oisiveté suscitée par le manque d’emploi pendant les années trente :

LE VÉTÉRAN
Pour moi, il va falloir se remettre à travailler!

LE CHÔMEUR
Coute donc, es-tu payé pour me déprimer? Moi, travailler, après dix ans de chômage? Le Canada s’est passé de moi pendant tout ce temps-là, qu’il s’arrange à c’tte heure!

On termine sur le triste sort des vétérans. Si le vétéran a été à la fin de la Première Guerre mondiale reçut en héros, « à c’tte heure, j’suis plus rien qu’un maudit "gazé"! » se plain-t-il. Nous avons donc dans ce court tableau un reflet de certaines opinions partagées dans la population. Celle du policier peut paraître subversive ou du moins assez téméraire. Seulement, l’agent de policier perd sa crédibilité au moment où il délaisse les deux hommes pour aller assister au spectacle d’une effeuilleuse, prestation interdite à l’époque, avant la descente prévue par la police! De plus, on retrouve dans ce sketch une dose d’autodérision par les analyses plus que boiteuses du chômeur, illustrant par là l’ignorance de certaines observations faîtes à l’époque par « monsieur et madame tout le monde ».

vendredi 20 août 2010

Le raid de Dieppe du 19 août 1942: la page la plus sanglante et la plus controversée de notre histoire militaire

Par Pierre Vennat
Texte inédit
Fils du lieutenant André Vennat, des Fusiliers Mont-Royal, tué à Dieppe, le 19 août 1942.

Les lecteurs désirant adresser un témoignage envers les hommes de Dieppe peuvent l'envoyer au responsable du site à l'adresse suivante: svincent16@hotmail.com. Il pourra être ajouté à la suite de celui présenté à la fin de cet article. Nous nous souviendrons.

Le raid de Dieppe en peinture. Toile de Charles Fraser Comfort

Le 19 août 1942, il y a donc 68 ans cette année, s’écrivait en lettres rouges la page la plus sanglante et la plus controversée de l’histoire militaire canadienne, toutes provinces confondues. Engagée sur le front européen pour la première fois, la 1re division canadienne fut littéralement massacrée. Et un régiment canadien-français, les Fusiliers Mont-Royal complètement décimé.

Inutile d’y voir un « complot » contre les Québécois, comme certains ont voulu faire croire. Il y eut sept régiments canadiens impliqués dans le raid de Dieppe et tous, comme on lira plus bas, furent décimés. Inutile d’y voir également un « complot » contre les Canadiens. Nos troupes, comme je l’ai moi-même écrit pour le 50e anniversaire du raid dans un ouvrage intitulé Dieppe n’aurait pas dû avoir lieu paru aux Éditions du Méridien puis, quinze ans plus tard dans la biographie du général Dollard Ménard, dans un autre ouvrage intitulé Général Dollard Ménard : de Dieppe au référendum, voulaient y aller, voulaient à tout prix se battre.

Comme des boxeurs las de s’entraîner en gymnaste, les soldats canadiens, québécois comme anglophones, en avaient marre de la routine de l’entraînement en Angleterre, depuis les premiers mois de 1940 dans certains cas, 1941 dans d’autres, mais tous depuis au moins un an et demie. Peu importe la réputation de l’adversaire, ils voulaient se battre. Les propres lettres de mon père, tué lui aussi lors du raid de Dieppe et que j’ai rendues publiques dans mes ouvrages le prouvent. D’autres récits également.

Cela dit, il est normal qu’au Québec, l’on ait davantage parlé des Fusiliers Mont-Royal (F.M.R.), comme en Saskatchewan, à Calgary, à Winnipeg et à Toronto, on a davantage parlé des régiments locaux.

Pour le 1er Bataillon des F.M.R, en garnison en Angleterre depuis novembre 1940, après quatre mois en Islande, le 1er avril 1942 avait marqué le début d’une transformation radicale. Un nouveau commandant, le lieutenant-colonel Dollard Ménard (1913-1997), alors le plus jeune chef de bataillon du Commonwealth, s’amena à la barre du régiment.

Dollard Ménard

Dollard Ménard avait déjà une carrière impressionnante derrière lui. Il avait été le seul Canadien français de sa promotion au Collège militaire royal de Kingston en 1936. Officier d’active dans le Royal 22e Régiment, il n’y était pas demeuré longtemps puisque dès 1938, on l’avait dépêché aux Indes.

C’est ainsi qu’avant même le début de la Deuxième Guerre mondiale, Dollard Ménard avait participé à deux années de guerre d’embuscades et de coups de mains contre le Fakir d’Ipi et ses tribus rebelles, près de la frontière actuelle de l’Afghanistan. Promu capitaine au début de la Deuxième Guerre mondiale, son retour des Indes au pays, via Hong Kong et Singapour tient de la saga. On le vit même servir à bord d’un navire de la Royal Navy britannique à Hong Kong et arraisonner un navire japonais.

De retour au pays, on lui accorda une permission de deux mois au cours de laquelle il en profita pour se marier, puis il rejoignit en Angleterre l’état-major de la 2e division canadienne, avant de revenir au pays une autre fois, suivre des cours d’état-major à Kingston. De retour en Angleterre, d’abord comme major au sein du 22e, puis comme chef d’état-major de la 8e brigade et se voit enfin confier le commandement des Fusiliers à compter du 1er avril 1942.

Ménard réussit en quatre mois, à transformer le régiment en véritable unité de commando. Les F.M.R. suivirent un entraînement intensif et sévère, particulièrement sur l’île de Wight, située au sud de la côte anglaise, où il commença à pratiquer les exercices de débarquement. Les hommes ne savaient pas exactement ce qu’ils seraient appelés à faire, mais il n’était pas difficile pour eux de comprendre que tout cet entraînement avait pour objectif de les préparer à mener un coup de main ou un débarquement et, selon toutes ses probabilités, sur les côtes françaises toutes proches. Ménard, d’ailleurs, prêchait par l’exemple. S’il exigeait beaucoup de ses subordonnés, il ne leur demandait rien qu’il n’était prêt à faire lui-même le cas échéant. Savoir payer de sa personne, au bon moment, valait tous les discours du monde aux yeux de ses hommes.

Les préparatifs de l'opération

Le raid de Dieppe ayant fait l’objet de récits souvent contradictoires et donnant lieu, encore aujourd’hui, à de multiples controverses, il n’est pas question de reprendre ici tout ce débat, mais simplement de le situer en rapport au rôle qu’y ont joué les F.M.R., tout en parlant du sort des autres régiments canadiens impliqués ainsi que des commandos britanniques de Lord Lovatt.

Ce que l’on peut dire, c’est qu’en avril 1942, au moment où l’on confia le commandement des F.M.R. à Dollard Ménard, le Quartier général des opérations combinées, sous le commandement de Lord Louis Mountbatten (1900-1979), commença à envisager un raid à Dieppe, comme prélude à un réel débarquement.

Lord Louis Mountbatten

L’opération visait principalement à tester les troupes, le matériel et la force de résistance des Allemands. On espérait ainsi en tirer des leçons qui serviraient pour les opérations futures. Et, malgré tout ce qui s’est dit par la suite sur ce qui devait s’avérer la page la plus sanglante de l’histoire militaire canadienne, les autorités militaires ont toujours affirmé que le raid de Dieppe avait servi à préparer le débarquement de Sicile et d’Italie de 1943 ou le grand débarquement de Normandie du 6 juin 1944.

Il ne reste guère de documents relatifs au projet initial des Britanniques pouvant indiquer pourquoi on a choisi cet endroit plutôt qu’un autre pour tenter un débarquement. Bien que le raid sur Dieppe soit, en général, bien documenté, les renseignements sur son origine et ses objectifs, qui revêtent une importance particulière, sont loin d’être complets. À cet égard, l’historien doit s’en remettre, dans une large mesure, aux souvenirs et aux témoignages oraux des personnes renseignées. Le secret à ce sujet était d’une importance telle qu’il empêcha l’établissement de dossiers complets.

Il semble que Dieppe l’ait emporté sur d’autres emplacements encore plus désavantagés parce qu’il s’agissait d’une station balnéaire dotée d’un bon port, située à un peu plus d’une centaine de kilomètres du Sussex et se trouvant facilement à portée des avions de chasse du temps. Malheureusement, la topographie de Dieppe contraignait, dans une large mesure, tout plan d’attaque. En avril 1942, la responsabilité militaire des préparatifs de l’opération fut confiée au lieutenant général (et futur maréchal) Bernard Law Montgomery (1887-1976), qui commandait alors la région du sud-est de la Grande-Bretagne.

Bernard Law Montgomery

Les officiers canadiens furent tenus à l’écart de l’avant-projet d’un grand raid de commandos tant et aussi longtemps que le Quartier général des opérations combinées ne l’eût complètement fignolé. En fait, ce n’est que le 30 avril 1942 que le général Montgomery, lors d’une visite au QG du lieutenant général Andrew McNaughton (1887-1966), commandant suprême des troupes canadiennes, lui fit part du plan.

Bien que le Quartier général des opérations combinées ait insisté pour faire accepter un détachement mixte britannique et canadien, Montgomery avait cependant soutenu qu’il était essentiel de maintenir l’unité de commandement. À son avis, les troupes canadiennes, à l’entraînement en Grande-Bretagne depuis plusieurs mois et rongeant leur frein d’ennui, étaient les mieux préparées pour mener à bien cette opération. Il en avait discuté avec le général Henry G. D. Crerar (1888-1965), qui commandait le 1er Corps d’armée canadien en Angleterre et qui avait proposé de confier l’opération à la 2e division canadienne, commandée par le major général John Hamilton Roberts (1891-1963). Supérieur de Crerar, le général McNaugton accepta ces mesures, à condition que les plans reçoivent son approbation. Dès lors, les officiers canadiens participèrent à l’élaboration des détails de l’opération.

Toutefois, McNaughton ne disposait pas de l’autorité nécessaire pour engager une division complète dans un tel raid. Il câbla donc immédiatement à Ottawa, expliquant, sans en définir les contours, qu’il s’agissait d’une opération de grande envergure et demandant au gouvernement canadien d’augmenter ses pouvoirs en conséquence. Le premier ministre canadien W. L. Mackenzie King (1874-1950) donna son accord, à la condition que McNaughton s’assure que l’opération en vaille la peine et offre des chances raisonnables de succès. Mais, pour des raisons de sécurité, le gouvernement canadien n’a jamais demandé ni su à l’avance la date et l’endroit où devait avoir lieu le raid.

Quant à Dollard Ménard, il ne l’apprit, comme tous les autres commandants d’unité, que quelques jours avant le 8 juillet 1942, date initiale prévue pour le raid. Mais il ne put en parler à personne, sauf à son adjoint, le major René Painchaud qui, dans la vie civile, avant la guerre, avait pratiqué le droit à Québec. C’est donc sur McNaughton que retomba la responsabilité d’avoir permis le raid et de lui avoir trouvé assez de chances de succès pour y engager la 2e division.

McNaughton, s’il l’avait voulu, aurait pu rejeter l’avant-projet et refuser de reprendre l’opération après la tentative manquée du début de juillet. À sa décharge, les militaires canadiens croupissant depuis des mois en Angleterre, auraient été insultés si on ne les avait pas employés pour une opération d’envergure. Cantonnés depuis plus d’un an en Angleterre, certains près de deux, les soldats canadiens en avaient assez de cette vie de garnison et voulaient contribuer de façon active à toute opération de commandos susceptible, dans leur esprit, de hâter la fin du conflit.

Les 11 et 12 juin 1942, à Bridgeport, en Angleterre, sur une côte ressemblant à celle de Dieppe, les troupes tinrent un premier exercice préparatoire au grand raid. Cet exercice donna des résultats très insatisfaisants au point que le haut commandement des opérations combinées décida de reporter l’opération en juillet et de reprendre l’entraînement. Un deuxième exercice d’envergure, au même endroit, à la fin juin, donna des résultats plus satisfaisants et le haut commandement décida que le raid aurait lieu le 4 juillet ou dans les jours suivants.

Lorsqu’on révéla aux troupes que leur destination était Dieppe, de l’autre côté de la Manche, les hommes réagirent avec enthousiasme. C’en était donc fini de la fastidieuse attente qui durait depuis près de deux ans et des jeux de guerre. Cette fois-ci, on se lançait dans l’action. On fournit aux hommes une série imposante de photos aériennes et des renseignements complémentaires sur les défenses ennemies, les rations d’urgence, etc.

Le 3 juillet, le mauvais temps força le report du raid de 24 heures. Le 4, le temps empira. Le 5 s’annonça aussi mauvais et les spécialistes de la météo ne prévoyaient pas d’amélioration avant trois ou quatre jours encore. Or, après le 8 juillet, les marées n’étaient plus favorables aux embarcations qui se dirigeaient vers la plage de Dieppe. Et pour comble, les services de renseignements britanniques apprirent l’arrivée à Amiens, à moins de 100 km de Dieppe, de la 10e division Panzer, une unité d’élite allemande récemment rentrée de Russie où elle avait combattu sans répit depuis un an. On annula donc l’opération, au grand regret des militaires canadiens.

Malheureusement, la concentration d’embarcations au même endroit avait attiré l’attention de l’ennemi et, le 7 juillet au matin, l’aviation allemande attaqua les navires en rade. Deux péniches de débarquement furent atteintes mais heureusement, les bombes traversèrent les embarcations sans éclater et seuls quatre hommes furent blessés. Les officiers récupérèrent photos et cartes et recommandèrent le secret. Mais il s’agissait d’une recommandation pour la forme, car on l’imagine mal respectée par 6 000 hommes. Ceux-ci, de toute façon, étaient furieux de voir l’opération remise. Les navires revinrent à l’île de Wight et les hommes débarquèrent dans la matinée du 8 juillet.

Après cette opération avortée, les hommes eurent droit à quinze jours de repos à Londres. Malgré la consigne du secret, plusieurs des participants du raid affirmèrent que les fuites furent nombreuses et que le secret était parvenu facilement aux oreilles des espions. Comme plusieurs milliers de soldats savaient maintenant qu’on avait eu l’intention d’attaquer Dieppe et qu’après leur descente du navire il ne serait plus possible de maintenir le secret absolu, Montgomery recommanda aux autorités d’oublier l’opération à tout jamais.

En réalité, on n’abandonna l’idée que durant une semaine. Toutefois, il existe relativement peu de preuves documentaires quant aux circonstances et aux raisons qui ont motivé la reprise du projet d’incursion, vers le 14 juillet.

Indépendamment de la déception éprouvée par les Canadiens lors de l’annulation de l’opération, d’autres éléments militaient en faveur d’une grande opération dans l’Ouest à ce moment-là. Même si on n’a découvert aucune preuve que la situation prévalant en Russie, où les troupes soviétiques avaient fort à faire avec les Allemands, ait réellement été un facteur décisif dans la reprise du projet de Dieppe, la nouvelle qu’un grand raid de commandos avait lieu sur la côte française n’était pas pour déplaire à Churchill qui s’était vu dans l’obligation d’annoncer à Staline qu’il n’y aurait pas de second front pour le moment.

Le 17 août, on annonça pour le lendemain un exercice de tactique de division. Le temps étant idéal, les hommes comprirent vite qu’il ne s’agissait pas d’un exercice et que, cette fois, le raid aurait lieu. On consacra la journée à préparer le matériel et les munitions.

Après un dernier repas de groupe le 18 et une cérémonie religieuse, les hommes des F.M.R., embarqués dans des camions furent amenés à Shorearm, en banlieue de Newhaven sur la côte sud de l’Angleterre d’où ils s’embarquèrent pour traverser la Manche et, dans le cas de plusieurs, ne jamais revenir.

Le raid

Le lendemain, 19 août 1942, constitue la page la plus sanglante et la plus controversée de l’histoire de l’armée canadienne. Des 4 963 militaires canadiens, de tous grades, qui s’étaient embarqués moins de 24 heures plus tôt des plages anglaises, de l’autre côté de la Manche, pour participer à ce qui ne devait être qu’une simple opération de commandos, prélude au grand débarquement qui eut lieu deux ans plus tard, seulement 2 211 revinrent en Angleterre. De ce nombre, 607 étaient blessés et 28, d’ailleurs, ont succombé des suites de leurs blessures.

Officiellement, la mission se résumait à détruire des batteries d’artillerie, les principales installations militaires : nids de mitrailleuses, réduits bétonnés, TSF, postes de radar, postes de signaux, etc., et aussi l’aérodrome local de la Luftwaffe et, ce faisant, liquider ou capturer le plus grand nombre possible de membres de la garnison. Il n’était donc pas question de tenir le périmètre conquis, mais bien de l’évacuer une fois la mission accomplie avant l’arrivée des puissantes réserves de troupes allemandes que l’on savait à portée d’intervention.

Sur papier, le plan prévoyait que les 237 navires de guerre, transports et péniches d’infanterie (Landing Craft Infantry) ou de tanks (Landing Craft Tank), devaient se présenter au large de Dieppe un peu avant le lever du jour. Aucun bombardement ne devait précéder la mise à la mer et le déplacement vers la côte des péniches de la première vague d’invasion. On comptait sur l’effet de surprise, sur l’obscurité et sur un écran de fumée pour protéger leur arrivée.

En vertu de ce plan, on s’attendait à ce qu’à 4 heures 40, le commando 3 des Royal Marines (britanniques) attaque la plage jaune, devant Berneval. À la même heure, le commando 4 des Royal Marines devait attaquer, quant à lui, la plage orange, devant Varangeville. Puis, vers 5 heures 15, la Royal Air Force devait intervenir en rase-mottes.

Le plan prévoyait que plusieurs attaques simultanées seraient déclenchées cinq minutes plus tard. Le Royal Regiment of Canada s’était vu confier la mission d’attaquer la plage bleue devant Puys. Pour sa part, l’Essex Scotish Regiment devait attaquer la plage rouge, devant Dieppe même. Au Royal Hamilton Light Infantry Regiment, on avait confié la tâche d’attaquer la plage blanche, également devant Dieppe. Ces deux dernières attaques devaient être appuyées par le Calgary Tank Regiment et ses chars armés. Enfin, le South Saskatchewan Regiment, aidé du Cameron Highlanders of Canada, devait attaquer la plage verte devant Pourville.

Pour leur part, les 584 hommes des F.M.R. embarqués sur les embarcations légères d’assaut à bord desquelles ils avaient traversé la Manche, constituaient la réserve de l’expédition, en compagnie du commando A des Royal Marines, avec mission principale soit d’aider à l’attaque et à l’évacuation des blessés et des prisonniers, soit de protéger la retraite des autres unités en cas d’insuccès.


Même s’il n’est pas dans notre intention de raconter en détail tout le raid de Dieppe, sur lequel on continue encore de beaucoup écrire, il est évident qu’une certaine rétrospective s’impose.

Un peu avant l’arrivée du convoi allié devant Dieppe, l’aile gauche rencontra un petit convoi allemand. Une canonnade furieuse éclata, il y eut des pertes de part et d’autre et, bien sûr, c’en était fait du secret de l’opération. L’affrontement sur mer eut pour effet de disperser les embarcations emportant le commando 3 des Royal Marines. Une partie seulement de ce commando arriva à terre, attaqua la batterie de Berneval et réussit à la neutraliser, faute de pouvoir la détruire, pendant plus de deux heures avant de rembarquer.

Quel effet cette malheureuse rencontre eut-elle sur le reste de l’expédition? On supposa un peu partout, après le raid, que l’affaire eut pour résultat de détruire complètement l’effet de surprise et de compromettre ainsi toute l’opération. Toutefois, une analyse approfondie des documents allemands et leur confrontation avec les renseignements recueillis par les historiens militaires canadiens ne sanctionnent pas tout à fait cette thèse. La conclusion semble s’imposer que la rencontre du convoi n’eut pas pour effet de détruire l’élément de surprise mais elle a diminué grandement les chances de succès des Canadiens dans le secteur est au large duquel la bataille se déroula.

Malgré tout, à Varangeville, l’opération du commando 4 des Royal Marines, sous les ordres de Lord Lovat, remporta un succès complet. Le commando réussit à détruire totalement les six pièces d’artillerie de 150 mm qui s’y trouvaient et à anéantir la garnison.

Cependant, devant Puys, le Royal Regiment of Canada fut presque entièrement décimé. En quelques instants, huit de ses officiers et 199 de ses hommes furent tués. Les autres, dont plusieurs blessés, furent faits prisonniers à l’exception de deux officiers et de 63 hommes qui réussirent à s’échapper en empruntant des péniches.

À Pourville, les opérations connurent un meilleur sort. Les troupes du South Saskatchewan Regiment et des Cameron Highlanders of Canada réussirent à débarquer sans trop de mal et à pénétrer dans le bourg en plusieurs groupes. Le premier poste allemand rencontré fut également conquis, mais on ne réussit pas à prendre la batterie Goering, pourtant le principal objectif de cette attaque. Malgré les exploits du lieutenant-colonel Merritt, qui fut décoré de la Croix de Victoria, les Canadiens durent se rendre à l’évidence : ils ne pouvaient aller plus loin : à 8 heures 45, Merritt donna l’ordre de la retraite.

En face de Dieppe, sur les plages blanche et rouge où devaient débarquer les hommes du Royal Hamilton Light Infantry Regiment et de l’Essex Scottish Regiment, tout se déroula très mal. Des erreurs de navigation déportèrent les deux régiments des deux côtés de l’estuaire de l’Arques et non à l’ouest de celui-ci, où ils devaient débarquer.

Les chars du Calgary Tank Regiment se butèrent à des barrages bétonnés, d’autres eurent leurs chaînes prises dans les galets, et très peu d’entre eux parvinrent à traverser la digue qui bordait la plage. Presque tous les chars furent atteints par l’artillerie allemande. Heureusement, leur blindage résista et ils purent continuer le tir et riposter à l’ennemi, tout en servant d’îlots défensifs aux soldats de divers régiments, pris à partie sans défense sur la plage et qui se réfugiaient derrière leur masse. Tous les équipages des chars furent faits prisonniers, mais les pertes subies par ce régiment furent légères, grâce à la solidité de leurs tanks.

C’est dans ce contexte désastreux que les 584 hommes des F.M.R., embarqués la veille à Newhaven à destination de Dieppe, furent envoyés dans la mêlée. Les hommes étaient montés dans des barques de débarquement construites en contreplaqué et peintes en blanc, longues de huit mètres environ et larges de deux, demi-pontées, recouvertes d’une bâche et munies d’un pare-brise vitré.

Ces barques étaient actionnées par deux moteurs Ford très puissants, reliés à deux hélices, ce qui leur permettait une grande facilité de manoeuvre. L’équipage de chaque embarcation se composait généralement d’un officier et de deux matelots et on y entassait une vingtaine d’hommes avec leur équipement. Chaque embarcation était placée sous le commandement d’un responsable, officier ou sous-officier.

Ces bateaux étaient rapides et avaient l’avantage d’être très silencieux lorsque leurs moteurs fonctionnaient au ralenti. Ils étaient conçus spécialement pour amener les hommes jusqu’à terre et réunissaient les qualités de légèreté et de puissance. Mais, malheureusement, ils étaient très vulnérables, ne comportaient aucun blindage et n’offraient donc que peu de sécurité à ceux qui étaient à bord. Quant au matériel, il était réparti sur plusieurs embarcations pour éviter une perte totale en cas d’avarie d’un ou quelques bateaux.

Quoiqu’il en soit, à 6 heures du matin, les hommes de Dollard Ménard, se trouvaient encore au large, tournant en rond, attendant les ordres du général Roberts qui se trouvait à bord du destroyer Calpe avec le commandant naval de l’opération, le capitaine de marine Hughes-Hallett et le principal officier de liaison aérienne, le commodore de l’air Cole.

Les F.M.R. se trouvaient en quelque sorte aux premières loges pour suivre le premier assaut sur la ville de Dieppe. Faisant fonction de réserve ne devant être lancée à l’attaque que plus tard, ils virent la Royal Air Force bombarder la ville avant l’aube, lançant des explosifs puissants sur les fortifications érigées aux abords ainsi que sur certaines parties de la ville même, occupée par les Allemands.

Ils virent aussi la D.C.A. allemande riposter et tout le ciel au-dessus de la côte française s’illuminer d’obus éclatant ici et là. De temps à autre, le faisceau lumineux d’un phare perçait la nuit, mais seulement à de rares intervalles. Grâce aux reflets argentés du camouflage, les embarcations étaient ainsi illuminées sans que les canonniers allemands puissent réussir à toucher leur but. L’Essex Scottish et le régiment de Hamilton débarquèrent avant les F.M.R. Des combats furieux eurent alors lieu sur la plage.

À bord du Calpe, le major général Roberts avait, dès le début, été placé dans une position des moins enviables pour un commandant d’opération. Tenaillé par le doute, l’inquiétude, l’impossibilité de voir clair dans les transmissions incomplètes qui lui arrivaient de partout, il accorda foi à un rapport, qui s’avéra par la suite erroné, selon lequel l’Essex Scottish avait traversé la plage de Dieppe et « occupé les maisons ».

Ce renseignement semble avoir été tiré d’un message qui décrivait l’avance d’un petit détachement de douze hommes qui avait réussi, effectivement, à gagner les premières maisons de Dieppe. Grossi exagérément, ce message fit croire à Roberts que l’Essex Scottish au complet avait traversé la plage et gagné les rues de Dieppe.

Roberts était bel et bien, à ce moment-là, tenaillé par le doute et l’inquiétude : le commander McClintock, qui commandait la flottille de débarquement était pessimiste. Il avait perdu plusieurs péniches et les avions ennemis dispersaient fréquemment celles qui tournaient en rond au large. Il flairait la pagaille. Il se rendait surtout compte que les officiers et les équipages des péniches manquaient d’expérience pour une entreprise de cette nature. Vers 6 heures, Roberts décida quand même de débarquer les F.M.R. à tout hasard, soit qu’ils puissent apporter un élément de décision, soit plus probablement, qu’ils protègent le réembarquement de leurs camarades.

Dix minutes plus tard, il donna l’ordre à Ménard de descendre sur la plage rouge, mais il modifia un peu le plan initial; lui accordant une certaine liberté de décision une fois sur place. À 7 heures, les embarcations des F.M.R., formées en longue ligne parallèle au rivage, s’enfoncèrent dans l’opaque écran de fumée qui traînait sur l’eau grise.

Les Allemands aperçurent l’approche de cette importante formation de 26 péniches de débarquement et la tinrent sous le feu de leur artillerie pendant dix minutes. De plus, dès que les embarcations arrivèrent du rivage, elles furent accueillies par un feu violent venant des immeubles situés en face de la plage et de mitrailleuses vraisemblablement placées sur le boulevard, tandis que, du promontoire de l’ouest, on dirigeait sur elles un feu également nourri de mitrailleuses, de mortiers, de grenades.

Les F.M.R. subirent de lourdes pertes avant même de débarquer. Leurs embarcations ont abordé à toute vitesse et les hommes furent dispersés sur toute l’étendue des principales plages et une bonne partie d’entre eux furent mis à pied sur l’étroite bande de galets située au pied des falaises, à l’ouest de la ville. Les hommes débarqués à cet endroit furent naturellement réduits à l’impuissance. Parmi les détachements débarqués plus à l’est, un certain nombre participèrent à l’engagement autour du casino, tandis que d’autres restèrent cloués sur la plage.

Les F.M.R. subirent de lourdes pertes, dont huit officiers et 111 sous-officiers et soldats tués. Selon une analyse faite par les autorités militaires- aussi complète et consciencieuse que possible dans les circonstances- les F.M.R. n’ont réussi à évacuer que 65 hommes des plages. Comme on dénombre 125 membres des F.M.R. au retour, on doit conclure que 60 d’entre eux n’ont pas quitté les péniches. Deux officiers seulement, tous les deux grièvement blessés, sont revenus des plages, Dollard Ménard lui-même et le lieutenant Pierre Loranger, du peloton des mortiers. Ménard devait être le seul commandant des bataillons engagés dans la bataille de Dieppe à regagner l’Angleterre.

Pour en revenir au combat mené par les F.M.R., vers 8 heures, ayant surmonté l’effet du premier choc, les hommes valides ou légèrement blessés tentèrent de s’organiser. Rassemblant quinze de ses hommes, le sergent-major Lucien Dumais grimpa au casino où une centaine de Canadiens repoussèrent pendant un temps les contre-attaques.

Lucien Dumais.
Il a signé ses mémoires de guerre sous les titres
Un Canadien français à Dieppe (France-Empire, 1968)
et
Un Candien français face à la Gestapo (Éditions du Jour, 1970)

Après avoir aidé à évacuer les blessés, Dumais fut finalement fait prisonnier mais réussit à s’évader 30 heures plus tard en sautant en bas d’un train en marche. Après avoir réussi à gagner l’Espagne puis l’Angleterre, Dumais fut envoyé en Afrique du Nord pour innover les patrouilles à cheval qu’il mena à travers les lignes allemandes déguisé en Arabe. Revenu en Angleterre, il permuta aux parachutistes au service de l’espionnage britannique. Il établit des réseaux de résistance en Bretagne et en Normandie et au moment de l’invasion de juin 1944 puis retourna assister la Résistance française en Bretagne. Promu capitaine, il se mérita la Médaille militaire (MM), la Croix militaire (MC) et la Liberty Medal américaine avec palme d’argent.

Pour sa part, le sergent Pierre Dubuc réussit à constituer un petit détachement d’une douzaine d’hommes et gagnèrent les rues avoisinant la plage, en se glissant entre les maisons et les jardins. Malheureusement pour eux, ils furent attaqués de tous côtés par des soldats allemands et durent se rendre. Gardés par une seule sentinelle allemande, Dubuc réussit à s’enfuir en sous-vêtement en filant rue sur rue.

C’est alors que se retrouvant sur la plage, il aperçut son commandant, sérieusement blessé et gisant au pied de la digue. Avec l’aide de deux ou trois autres, il transporta alors Dollard Ménard sur une péniche et c’est ainsi que le commandant des Fusiliers, bien que blessé cinq fois, put regagner l’Angleterre.

Pendant ce temps, vers 9 heures, à bord du destroyer Calpe, le général Roberts ayant constaté que l’intervention des F.M.R. avait été sans effet sur le résultat de la bataille décida de donner l’ordre d’évacuation pour 10 heures 30, mais le retardèrent d’une demi-heure pour essayer d’évacuer le plus d’hommes possible. Un peu passé midi, le chef de la flottille britannique signala qu’il était impossible de continuer l’opération. Mais Roberts et ses adjoints hésitaient à quitter les lieux, tant qu’il subsistait un espoir de sauver les hommes demeurés sur les plages. Puis, une heure plus tard, il reçut un message du brigadier général Southam, le plus haut gradé canadien à avoir mis le pied sur le sol français, à l’effet que nos hommes s’étaient rendus. C’était la fin de l’opération.



Prisonniers de guerre canadiens défilant dans Dieppe
Prisonniers de guerre canadiens dans un hôpital de Dieppe

Bilan

Sur 4 963 Canadiens qui ont participé au raid, seulement 2 211 revinrent en Angleterre, dont un millier n’avait pas pu débarquer. À la fin de la journée, les survivants qui avaient pu s’échapper de la plage se retrouvèrent sur le sol anglais. Tandis que sur les plages, les corps de centaines de Canadiens gisaient là où ils étaient tombés et qu’on s’affairait encore autour de ceux qui étaient vivants, mais blessés.

Neuf cents Canadiens et trois cents Britanniques reposent au paisible cimetière des Vertus, qui domine la petite vallée de la Scie, à quelques kilomètres de Dieppe. D’autres moins nombreux ont été inhumés au cimetière militaire de Brookwood, en Angleterre.

Fait remarquable dans l’histoire de la Deuxième Guerre mondiale, les Fusiliers Mont-Royal étaient le premier bataillon francophone à mettre le pied sur la terre de France pour aider à la libérer, depuis la capitulation de juin 1940.

La plage de Dieppe, plus de six décennies après le raid

Cette photo fut prise le 18 août 2007, lors de la veillée au cimetière des Vertus, situé à Hautôt-sur-mer, en Haute-Normandie. Plus de 900 soldats canadiens y reposent, suite au raid qui a eu lieu sur les plages de Dieppe, le 19 août 1942.
Photographe: Denise Bernard.

 

A toi Robert, mon frère, mon oncle, mon ami,

Dans ce lieu, où repose toute une jeunesse, soldats débarqués en cette fin d’été 1942 pour une bataille sauvage, inégale, nos amis Normands ont la gentillesse de nous représenter pour venir te saluer ainsi que tes frères d’armes. Étant dans l’impossibilité d’être présents, nous désirons te redire que nous pensons toujours à toi et que même si tu es loin de nous, tu es toujours dans nos cœurs et nos pensées. Comme il est agréable de te savoir si bien entouré par ces personnes pour qui le devoir de mémoire est tellement important… Tu n’es pas seul ici, loin de nous, mais entouré d’amis.

Ton départ fut toujours difficile à accepter mais ne demeure pas vain. Toi et tes compagnons, jeunes hommes natifs du Canada, qui vous êtes sacrifiés et avez donné votre jeunesse, la fin de tout un futur, la mort de vos rêves, incapables de vivre les longues années qui auraient dû être vôtres, à vous qui êtes venus souffrir et mourir en Normandie... reposez en paix.

Les caresses du soleil dans ce petit coin de terre canadien, les drapeaux qui flottent, les bouquets de fleurs au pied des stèles, le chant des oiseaux dans la brume du petit matin, les commémorations renouvelées chaque année, ne peuvent faire oublier tous ces hommes sacrifiés et voilà pourquoi le souvenir est si nécessaire, parce que nous ne devons pas oublier, et il est pénible parce que l'on n'oublie jamais la douleur et, chaque fois que nous nous souvenons d'eux, ils reprennent vie. Comme nous ne les oublierons jamais, ils continueront à vivre... et pour toujours.

Merci à chacun de vous, , membres du groupe Overlord76. Nous vous en sommes très reconnaissants. Si Dieu le veut, en 2012, nous reviendrons en ce lieu qui nous est si cher, et nous joindrons à vous, nos amis, afin de célébrer alors le 70ème anniversaire de leur départ.

Lise Boulanger
Denise Bernard
Jacques Nadeau


Lectures recommandées en français:

Chaput, Martin, Dieppe, ma prison. Récit de guerre de Jacques Nadeau, préface de Béatrice Richard,« Outrement, Éditions Athéna, « coll. Mémoire vive », 2008.

Fusiliers Mont-Royal, Cent ans d’histoire d’un régiment canadien-français (1869-1969), Montréal, Éditions du Jour, 1971.

Greenhous, Brereton, Dieppe, Dieppe, Montréal, Art Global, 1992.

Richard, Béatrice, Le raid de Dieppe. Radioscopie d’un mythe, Montréal, VLB, 2002.

Stacey, C. P., L’Histoire officielle de la participation de l’armée canadienne à la Seconde Guerre mondiale. Vol I. Six années de guerre. L’armée au Canada, en Grande-Bretagne et dans le Pacifique, Ottawa, Imprimeur de la Reine, 1960, p. 362-429.


Vennat, Pierre, Dieppe n’aurait pas dû avoir lieu, Montréal, Éditions du Méridien, 1991.

Vincent, Sébastien, Laissés dans l'ombre. Les Québécois engagés volontaires de la guerre 39-45, (2004), Montréal, VLB éditeur, 2010.

vendredi 13 août 2010

Témoignage. Fin de la tuerie. Début de la vie

Par Gilbert Boulanger, DFC

*****

Cinq jours ont passé depuis que le SS Ranchi a quitté Liverpool. Que d’événements se sont produits depuis mon départ. Avec tristesse et déchirement, j’ai quitté Marie, restée à Londres, le 29 avril 1945 afin de revenir au Canada.

Convoqué vers la mi-avril par le Ministère de la défense à Londres, on m’avisa alors que mon poste d’officier de liaison à Bournemouth n'aurait pas de suite. C'était sans surprise, étant donné que la victoire sur le l’Allemagne paraissait assurée, à moins que l’arme secrète qu’Hitler avait promis à son peuple ne vienne contrer nos espoirs.

Le 29 avril, Mussolini et sa maîtresse Claretta Capeci qui refusait de l’abandonner furent fusillés par les  maquisards italiens. Pour satisfaire la haine de ses supporteurs, Benito et Claretta furent pendus par les pieds devant une foule vengeresse sur une place publique à Milan. Quelle rétribution ignoble exige la colère des prophètes qui n’ont pu livrer des promesses insensées à la foule!   

Arrivé à Liverpool, je me rendis au camp militaire de Damhead en attente de notre embarquement sur le Ranchi. Nous apprenons que l’armée allemande a été défaite en Italie et qu’Hitler s’est suicidé. Ces drames indiquent la fin prochaine du conflit, ce sera marquera le dénouement de la plus grande folie de tous les temps. Le règne chimérique des nazis, ce règne du nationaliste-socialisme promis par Hitler devant durer mille ans, n’aura duré finalement que mille jours, mais aura détruit l’Europe.

Sur les quais, des fanfares de l’Armée anglaise entonnèrent des airs de Vera Lynn, notre muse anglaise. Les musiciens, sans arrêt, jouaient des We will meet again, The White Cliffs of Dover et des When the lights go on again. La larme à l’œil, les soldats fredonnaient ces airs avec enthousiasme pendant que les marins larguaient les amarres. Accoudé au garde-fou, j’observais les manœuvres. Je voyais le navire lentement, si lentement, s’éloigner des quais. Un serrement de cœur me prit à  la vue du Ranchi qui se détachait de l’Angleterre. Mon cœur s’agitait, hurlant sa peur : « Tu ne reverras plus Marie… Tu aurais du rester avec elle ». De nouveau, la fanfare entonna ce refrain d’espoir et mon âme se calma.    

- We’ll  meet again. Don’t know when! Don’t know where! But, we’ll meet again, some sunny day!
 
À la vue du Ranchi quittant le quai, j’éprouvais la sensation que le navire m’arrachait de ma bien-aimée, de ses bras, de son corps. Je quittais  l’Angleterre, la guerre, mes frères d’armes. Je me séparais de ma famille militaire. Maintenant libéré de ses amarres, les remorqueurs pointaient le navire vers la mer d’Irlande afin  qu'il aille rejoindre un convoi pour la durée de la traversée de l’Atlantique.

Qu'allait être mon destin à compter de maintenant?

Le roulis du navire berçait ma rêverie. Je revoyais mes années d’enfance. Je ressentais profondément la perte de Maman alors que je n'avais que huit ans. En grandissant, je n’ai pu me délaisser de cette grande tristesse. Bercé par le roulis qui, d’un instant à l’autre, sans changer de cadence, me dévoilait la mer et me faitsait ressentir ses vagues, le ciel et les nuages. Je fus saisi d’émotion à la pensée que tout ce temps passé à la guerre, inconsciemment, ma mère avait été avec moi, dans moi. 
 
Dans de tels moments de frayeur, de danger, c’est la mère que les enfants, que les hommes, implorent. Je me souvenais que lors de moments troubles vécus au-dessus du bruit des moteurs du bombardier, seul dans ma tourelle, parcourant les nuits infernales de l’Europe occupée, j’entendais dans mes écouteurs ma voix implorer son nom.  

L’annonce par le stewart  que le thé serait servi dans quelques minutes me tira de ma léthargie. Même si le navire était escorté par des destroyers américains sous le commandement d’un amiral américain, la tradition britannique impériale était respectée.  

- Gentleman the  The Four Oclcock Tea is served

Il était  4 h de l’après-midi.  

Les passagers provenaient de tous les coins de l’Empire. Des militaires, des civils. Contrairement à ma nature, je demeurais à l’écart n’ayant aucune envie d’échanger avec qui que ce soit. Pour la première fois, je m’inquiétais de ce qui allait advenir de moi. La guerre terminée, je n’aurais plus le statut d’officier et les privilèges qui s’y rattachaient. Un jour, bientôt, je quitterais l’aviation canadienne. Je ne serai splus personne. La grande aventure serait terminée. 

Pendant cinq ans, j’avais été un employé temporaire de mon pays. Le destin m’avait favorisé. Je revenais sain et sauf à la maison. Je retrouverais ma famille intacte. N’étant pas été blessé, je ne recevrais pas de pension. J’étais marié, sans profession, des études inachevées. Mitrailleur était mon métier. Je me rendais soudainement compte que d’autres défis se pointeraient bientôt et je sentais la crainte envahir mes pensées devant tant d’inconnu. Pourtant, on n’en avait pas fini des dangers. Les sous-marins allemands, encore nombreux  dans l’Atlantique, pourchassaient les convois.

Nous étions à quelques jours de notre arrivée à Halifax. Le navire ne transportait  guère plus de 300 passagers. Quel confort comparé à ma traversée en décembre 1942 sur le Queen Elisabeth alors que nous étions 15 000 à son bord. Nous avions, entre autres, un repas aux douze heures. Sur le Ranchi, les boys de service sont des Hindous et nous bénéficiions de trois repas par jour dans les différentes salles à manger. La salle à manger de la première classe était réservée aux officiers.

Le 8 mai 1945, à quelques jours d’Halifax,  une voix tonitruante dans les hauts parleurs demanda notre attention. Monsieur le capitaine Stewart, Master of the SS Ranchi, de la Peninsula & Oriental Line,  allait nous adresser la parole:  

- Messieurs, je vais vous lire un extrait des ordres réguliers de notre navire, série # 8 Page # 1, le 8 mai 1945… Ce jour est celui de la Victoire! À 13 heures aujourd’hui, heure du navire, le Premier ministre de l’Angleterre, l’Honorable Winston R. Churchill annonce la capitulation sans conditions de l’Allemagne face aux Alliés. Que Dieu vous bénisse ainsi que vos familles.

Pendant quelques secondes, il y eut silence. Comme si on reprenait son souffle. Il y eut peu de cris de joie, mais des échanges de poignée de main. Sans plus. Le moment tant attendu semblait irréel.

Je fus pris d’un vertige incompréhensible. Appuyé au bastingage, j’interrogeais la mer avec anxiété. Que se passait-il? Je ne savais quoi. Mes angoisses se perdaient dans mes pensées. Soudainement, je comprenais :
 
J'étais  LIBRE! Un homme LIBRE !

À peine quelques heures auparavant, il était de mon devoir de tuer mon ennemi. Maintenant, si je tuais je  devenais un criminel.

Depuis minuit, j'étais LIBRE.

La voix de Vera Lynn transmise par les hauts-parleurs du navire envahit le pont du plus beau des  cantiques… Cette  voix  chaude, pleine d’émotion, vibrait dans mes oreilles, envahissait mes sens, s'immisçait dans mon cerveau, mon cœur et inondait mon âme. 

-When the lights  go on again all over the world. 

Après cinq ans de guerre, l’humanité sortait des ténèbres.


Appuyé au garde-fou, j'offrais à la mer toutes les larmes de mon corps. 

Per ardua ad astra.  

À travers l’adversité, j’irais vers les étoiles...

vendredi 6 août 2010

L’Appel aux Canadiens français du général de Gaulle – 1er août 1940

Par Frédéric Smith
Texte inédit

Le 70e anniversaire de l’Appel du 18 juin du général de Gaulle a été récemment souligné à grands traits en France et un peu partout dans le monde. Ce discours radiophonique marque pour plusieurs la naissance de la Résistance française. Les Québécois connaissent peut-être moins bien l’appel que le chef de la France Libre a lancé spécifiquement aux Canadiens français dans les semaines suivantes.

Conscient du poids politique du Canada dans la guerre de légitimité que livrent les Français Libres à Vichy, De Gaulle s’adresse directement aux Canadiens français le 1er août 1940. Son discours est prononcé dans les studios de la BBC et retransmis sur les ondes de Radio-Canada.

En voici le texte, rarement publié au complet, tel que rapporté dans au moins deux journaux le lendemain :

« Si loin que vous soyez de moi, je n’éprouve aucun embarras à vous parler.

Je veux vous parler de la France. Et personne au monde ne peut comprendre la chose française mieux que les Canadiens français.

Je ne vous énumérerai pas nos erreurs militaires, morales, nationales. Le soldat, le catholique, le Français qui vous parle les connaît et les reconnaît. Pensez seulement qu’aucune nation n’avait subi, supporté, accepté des sacrifices pareils aux sacrifices qui furent subis, supportés, acceptés par nous de 1914 à 1918. Les Français étaient morts en masse sur les champs de bataille, et ceux-là étaient les meilleurs. En sont témoins les Canadiens enfouis dans la même terre.

Mais, des conquérants se sont dressés, dont le triste génie exploite implacablement les erreurs des autres. Nos propres fautes, celles de nos alliés ont fait que ces conquérants ont vaincu l’armée française. Alors parmi les dirigeants une affreuse conjuration de panique a livré à l’ennemi notre armée, notre indépendance et jusqu’à la possibilité de penser librement en français.

Maintenant, la France est à reconquérir, après quoi elle sera à refaire. Et c’est pourquoi l’Âme de la France cherche et appelle à travers l’univers ceux qui aiment ce qu’elle est, ce qu’elle vaut, tout ce que siècles après siècles, elle a su faire pour les autres.

L'âme de la France cherche et appelle votre secours, le vôtre, Canadiens français. Votre secours, elle le cherche et l'appelle, parce qu'elle vous connait. Elle sait quelle part vous avez dans le passé, dans le peuple, dans le peuple, dans l'État auxquels vous appartenez dans ce pays, dans ce peuple, dans cet État qui montent, elle connaît tout ce qu'il y a de puissance et d'espérance. L'âme de la France cherche et appelle votre secours parce qu'elle mesure votre rôle et votre importance à l'intérieur de l'Empire britannique qui, aujourd'hui, soutient presque seul la cause de ceux qui veulent être libres.

Votre secours, l'âme de la France le cherche et l'appelle, parce que le destin a fait du Canada la terre d'union de l'Ancien et du Nouveau Monde. Or, dans cette guerre mondiale, aucun homme de bon sens ne tient pour possible la victoire de la liberté sans le concours du continent américain. Enfin, l'âme de la France cherche et appelle votre secours, parce qu'elle trouve dans votre exemple de quoi ranimer son espérance en l'avenir, puisque, par vous, un rameau de la vieille souche française est devenu un arbre magnifique; la France, après ses grandes douleurs, la France, après la grande victoire, saura vouloir et saura croire. Canadiens français, recevez le salut confiant d’un soldat français, à qui, pour l’instant, incombe le grand devoir de parler seul au nom de la France ».

Le lendemain, le texte de l’appel est publié sans commentaire dans L’Action Catholique, en deux parties reléguées aux deux dernières pages, et dans La Patrie en page huit. La Patrie annonce également la condamnation à mort de De Gaulle en page six (celui-ci est condamné par le tribunal militaire permanent de Clermont-Ferrand pour «atteinte à la sûreté extérieure de l'État et désertion à l'étranger en temps de guerre»).

Le journal Le Canada, prêt du Parti Libéral, donne plus d’importance à la nouvelle, titrant même en première page, au-dessus de la signature du journal: « Pressant appel du général Charles de Gaulle aux Canadiens français ». Rappelant dans un article aussi publié en Une que de Gaulle « est reconnu comme le chef des Français libres de l’Empire britannique » et qu’il a demandé aux Canadiens français « d’aider à la France à renaître », Le Canada retranscrit ensuite l’allocution en page dix.

On constate toutefois, dans les jours qui suivent, que l’appel aux Canadiens français est reçu avec une certaine indifférence. Une tiédeur qui fait l’affaire d’Ottawa et du ministre Ernest Lapointe pour qui « rien ne serait plus dangereux que la naissance au Québec d’une controverse Pétain-de Gaulle ». La situation laisse toutefois présager que l’aura du maréchal Pétain est plus forte dans la province qu’on ne le croyait et que Charles de Gaulle, ce général pratiquement inconnu réfugié à Londres, aura fort à faire pour retourner l’opinion publique canadienne-française.