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samedi 30 avril 2011

Cinquantième anniversaire du procès Eichmann ou l’enquête sur « la banalité du mal »

Par Sébastien Vincent
Texte inédit

Le 11 avril 1961, s’ouvrait à Jérusalem le procès d’Adolf Eichmann (1906-1962), principal organisateur de la déportation et de l’extermination des Juifs d’Europe durant la Seconde Guerre mondiale. 

L’homme fit face à quinze chefs d'accusation en lien avec des crimes contre le peuple juif, des crimes contre l'humanité, des crimes de guerre et de participation à une organisation hostile. Eichmann fut exécuté par pendaison dans la nuit du 1er juin 1962.

Le procès d’Eichmann, entamé seize ans après la fin de la guerre, a fait entrer la Shoah dans l’histoire et joua un rôle décisif dans la prise de conscience du génocide, notamment à la suite de la publication du livre controversé d’Hannah Arendt, Les origines du totalitarisme. Eichmann à Jérusalem (Gallimard, 1966, coll. Quarto, 2002). 

Dans son ouvrage qui compile les chroniques de ce procès, Arendt conclut qu'Eichmann n'a montré ni antisémitisme ni troubles psychiques. Il aurait agi de la sorte durant la guerre uniquement pour « faire carrière ». Elle le décrit comme étant la personnification de la « banalité du mal », se basant sur le fait qu'au procès il n'a semblé ressentir ni culpabilité ni haine et présenté une personnalité tout ce qu'il y a de plus ordinaire. 

Arendt élargit cette constatation à la plupart des criminels nazis, et ce, quel que soit le rang dans la chaîne de commandement, chacun effectuant consciencieusement son petit travail de fonctionnaire ou de soldat plus préoccupé comme tout un chacun par son avancement que par les conséquences réelles du travail. 

Beaucoup allèrent plus loin dans ce raisonnement en affirmant que chacun, pour peu que les bonnes conditions soient réunies, les bons ordres, les bonnes incitations données au bon moment, peut commettre les crimes les plus odieux, mais Arendt elle-même refusa cette interprétation.

Ainsi l’écrit l’historienne Annette Wieviorka, auteure du livre Eichmann. De la traque au procès (André Versaille éditeur) dans la livraison de mars 2011 du magazine L’Histoire encore disponible au Québec : le procès d’Eichmann « créa une demande sociale de témoignage et installa la Shoah dans l’espace public. D’abord en Israël, aux États-Unis, en République fédérale d’Allemagne; en France plus tardivement […]. [Il] constitua pour la première fois le génocide des Juifs en entité distincte de la criminalité nazie dans la Seconde Guerre mondiale, le faisant ainsi entrer dans l’histoire et dans la conscience collective. Il avait été qualifié par Ben Gourion, le premier ministre israélien, comme un Nuremberg du peuple juif ».  

Certes, il avait été question du génocide au procès de Nuremberg qui s’est institué le 20 novembre 1945, particulièrement lors des témoignages d’Otto Ohlendorf et de Dieter Wisliceny obtenus à partir du 3 janvier 1946. 

Ce dernier, au côté du colonel Adolf Eichmann, fit toute sa carrière au SD, le service de sécurité de la SS. Il évoqua pour la première fois le rôle d’Eichmann à la tête de la section IVB du RSHA, l’Office central de sécurité du Reich en charge notamment des « questions juives ». Par ailleurs, le 15 avril 1946, Rudolf Höss, le commandant d’Auschwitz, a décrit de façon détaillée les opérations de gazage et de réduction des corps en cendres.

Comment, après de tels témoignages, les négationnistes ont-ils peu soutenir leurs positions?

« Le génocide des Juifs est à l’origine de la qualification de crime contre l’humanité qui est intégrée dans le droit international, rappelle Annette Wieviorka dans son article de synthèse ouvrant le dossier d’une trentaine de pages du magazine L’Histoire. Pourtant, s’il est évoqué à divers moments du procès, il y est traité de façon dispersée. Il est envisagé comme un aspect de la criminalité nazie ».

Les survivants ont aussi fait œuvre de témoignages aussitôt la guerre terminée. À l’instar de la première édition de Si c’est un homme de Primo Levi parue en 1947, ils n’ont guère été lus ou entendus dans l’immédiat après-guerre. Ce n’est pourtant pas à cause d’un manque : entre 1944 et 1948, la Commission centrale d’histoire juive en Pologne a amassé pas moins de 7300 témoignages, rappelle Wieviorka. 

À la fin des années 1950, ils étaient si nombreux qu’il devint difficile de les répertorier. En Israël, où plus de 350 000 survivants vivaient en 1949, soit un Israélien sur trois, « l’Holocauste est partout et nulle part dans le pays », note le poète, journaliste, traducteur et cinéaste juif israélien Haim Gouri (1923 -   ). 

Tom Segev écrit dans Le Septième million. Les Israéliens et le génocide (Liana Levi, 1993) : « Moins on parlait du génocide, mieux on se portait. Ainsi prit place le grand silence ».

Grand silence que le procès d’Adolf Eichmann a rompu abruptement. 


Qui était Adolf Eichmann? 

Fils d’un petit industriel, il tenta de faire des études en ingénierie mécanique. Élève médiocre, il abandonna et devint commis voyageur. En 1932, à l’âge de 26 ans, il a joint les rangs du parti nazi autrichien. En novembre 1933, quelques mois après l’accession d’Adolf Hitler au pouvoir, il fut promu Scharführer. Il intégra l’administration du camp de concentration de Dachau. L’année suivante, il demanda son transfert dans la Sicherheitspolizei. 

Sa carrière au sein de la SS commençait.

En 1938, après l’Anschluss, Eichmann fut envoyé en Autriche pour organiser les forces de sécurité SS à Vienne. Pour cette action, il reçut le grade de SS-Obersturmführer, puis il fut désigné pour former le bureau central pour l'émigration juive chargé de déporter et d'expulser les Juifs d'Autriche. En décembre 1939, il fut désigné à la tête de la section du RSHA qui s'occupait des affaires juives et de l'évacuation. 

En août 1940, il publia le Reichssicherheitshauptamt : Madagaskar Projekt (Plan Madagascar) qui prévoyait la déportation de quatre millions de Juifs d'Allemagne, de ses pays alliés  et de ses territoires conquis à Madagascar. Un an plus tard, il fut nommé Obersturmbannführer.

En 1942, Eichmann prit part à la conférence de Wannsee où la Solution finale fut discutée. En tant qu’« administrateur du transport », il prit la charge des trains menant les Juifs aux camps de la mort en Pologne. Au cours des deux années suivantes, Eichmann assuma son rôle avec zèle et déclara qu'il rirait « en sautant dans sa tombe, car j'ai le sentiment d'avoir tué cinq millions de Juifs. Voilà qui me donne beaucoup de satisfaction et de plaisir ».

En 1944, il organisa en Hongrie la déportation des Juifs et envoya 400 000 Hongrois de toutes confessions dans les chambres à gaz. En 1945, Heinrich Himmler ordonna l'arrêt des exterminations et la destruction des preuves de la solution finale. 


Eichmann refusa les ordres et continua à déporter et à assassiner les Hongrois. Devant l’avancée soviétique, il rejoignit l'Autriche où il retrouva Ernst Kaltenbrunner, l’homme qui l'avait recruté et qui avait succédé à Heydrich à la tête du RSHA.

À la fin de la guerre, l'armée américaine le captura. 

Début 1946, il s'échappa et se cacha en Allemagne. 

Début 1950, il arriva en Italie sous le nom de Ricardo Klement. Il obtint un passeport humanitaire de la Croix-Rouge et un visa argentin avec l'aide d'un moine franciscain. 

Le 14 juillet 1950, il débarqua à Buenos Aires où il exerça différents métiers manuels. Il fit venir sa femme et ses deux fils. Il a eu un troisième fils après que son épouse l'eut rejoint, rue Garibaldi, dans une banlieue de Buenos Aires.


La traque d'Eichmann

Eichmann aura passé quinze années de sa vie évanoui dans la nature avant d’être arrêté dans la capitale argentine. Neal Bascomb, journaliste au New York Times, revient dans un livre passionnant sur les circonstances ayant mené à son arrestation par une jeune équipe de huit hommes du Mossad, presque tous des rescapés du génocide.

Le 11 mai 1960, sous le nom de Ricardo Klement, Eichmann, comme à tous les autres soirs, revenait de l’usine Mercedes où il travaillait comme contremaître. 

À la faveur de la nuit, les agents du Mossad l’interceptèrent à sa descente de l’autobus, le forcèrent à monter dans une voiture et l’emmenèrent dans la planque qu’ils avaient louée. Après un bref interrogatoire, Klement finit par reconnaître sa véritable identité. 

Dix jours plus tard, il embarqua dans l’avion qui devait l’exfiltrer vers Israël. Afin de ne pas être bloqué aux contrôles de sécurité, il fut revêtu d’un uniforme de la compagnie aérienne El Al et drogué. On l’installa dans l’appareil qui décolla aussitôt. 

Eichmann dormait. 

Il se réveilla à Tel-Aviv et on lui offrit, pour le réconforter, un repas casher…

La traque d'Eichmann (Paris, Perrin, 2010) se lit comme un roman d’espionnage haletant reposant sur des recherches et des entretiens menés en Argentine, en Israël et en Allemagne. Suspense, rebondissements, action sont servis dans une prose journalistique bien traduite de l’anglais par Patrick Hersant. 

L’ouvrage, qui incidemment ne comporte aucune table des matières, mais une solide bibliographie constituée surtout d’ouvrages en anglais et un index, explique fort justement le contexte historique dans lequel Eichmann oeuvra durant la guerre ainsi que son rôle au sein de la terrible entreprise de destruction des Juifs d’Europe.

Autre point fort, Bascomb décrit comment Eichmann a pu se réfugier en Argentine en profitant des dysfonctionnements dans les communications entre les Alliés et comment il a su bénéficier d’aides extérieures pour s’évanouir dans la nature. 

L’ouvrage permet enfin de mesurer la ténacité de Simon Wiesenthal (1908-2005) et de certains autres rescapés de la Shoah, dont les membres de l’équipe du Mossad qui procèrèrent à l'arrestation d'Eichmann. Bascomb met en lumière combien cette arrestation était devenue une priorité pour chacun d’entre eux.

*****

Il est aussi question d’Eichmann et de tous ces nazis qui furent poursuivis dans La traque des nazis. De 1945 à nos jours (Acropole, 2010). Tiré du documentaire éponyme offert avec l’ouvrage, ce livre largement illustré est signé par Daniel Costelle et Isabelle Clarke, auteurs de la série Apocalypse

Y ont aussi collaboré Beate et Serge Klarsfeld. Fils d’un déporté juif assassiné, l’avocat et historien Serge Klarsfeld a consacré sa vie à la chasse aux nazis. Il a épousé Beate, une Allemande non-juive. Il y est aussi beaucoup question de Simon Wiesenthal, un rescapé des camps de la mort qui a consacré sa vie à la poursuite de ses bourreaux. Il fut d’ailleurs vite convaincu qu’Eichmann se trouvait en Argentine.

Le livre complète le documentaire diffusé sur France 2. Le DVD et l’ouvrage présentent des images bouleversantes présentant les exactions nazies, des documents extraits des archives des époux Klarsfeld et des photos inédites de Lili Jacob prises dans les camps de concentration par les nazis. 

Troublant et choquant. 

Indéniablement, car ils nous montrent qu’il fut un temps pas si lointain où le mal, pour certains hommes, était devenu banal…

samedi 23 avril 2011

M. Louis-Fernand Papillon, FMR E100165

Par Éric Giguère
Texte inédit

Louis-Fernand Papillon vit le jour le 21 juillet 1923 à Québec et passa son enfance sur la rue Scott. Il était le cadet d'une famille de quatre enfants, tous des garçons. À l'aise financièrement, son père possédait une boutique de vêtements pour hommes sur la rue St-Jean. Néanmoins, les perspectives d'avenir semblaient sombres suite à la détresse économique qui suivit le krach boursier de 1929. De moins en moins attiré par l'école et désireux de tester le marché du travail, le jeune Louis-Fernand se dénicha un emploi en septembre 1940 à L'Action Catholique, une publication québécoise de l'époque. Une connaissance lui conseilla alors d'aller soumettre sa candidature au quotidien Le Soleilpuisque les travailleurs y possédaient une accréditation syndicale et que les conditions et le salaire y étaient plus avantageux. En se rendant vers l'édifice qui abritait les locaux du journal, le hasard voulut qu'il rencontre des soldats en uniformes devant le bureau de recrutement de l'Armée canadienne sur la rue St-Jean, et que l'un de ceux-ci lui demande s'il voulait s'enrôler. Son goût de l'aventure et son désir de voyager ne tardèrent pas à le convaincre d'accepter l'invitation. En avril 1942, à 19 ans, alors qu'il n'avait pas encore de papiers du gouvernement, il fit donc son entrée dans l'Armée canadienne: «Tu sais, à l'époque du papier carbone, on vous faisait signer en disant de peser fort sur le crayon. Vous vous retrouviez à avoir signé pour entrer dans l'Armée en même temps que vous donniez votre accord pour servir outre-mer!» Assermenté un mois plus tard, il alla parfaire son apprentissage à la base de Valcartier.

Comme la plupart des soldats canadiens, il dut ensuite aller subir un entraînement intensif à Debert en Nouvelle-Écosse (en août) et reçut une passe d'adieux le mois suivant pour aller dire un dernier bonjour à sa famille avant la grande traversée de l'Atlantique. Il quitta les siens pour Halifax le 19 septembre et s'embarqua le 27 pour l'Angleterre, au grand désarroi de sa mère qui n'approuvait pas la décision de son bébé. À bord du Stirling Castle, qui faisait partie d'un convoi d'une quarantaine de navires, il fut initié à la tactique de navigation en zigzag qui avait pour but d'éviter les attaques des sous-marins allemands: «Il y avait deux alarmes différentes sur notre bateau pour éviter la confusion. L'une pour les attaques sous-marines qui devait faire monter les hommes de la cale aux étages supérieurs, et l'autre pour les tirs d'artillerie de marine ou les attaques aériennes qui devait faire descendre les hommes du pont vers les étages inférieurs. Un jour, les deux alarmes ont sonné en même temps. Je vous laisse deviner la suite... Heureusement, le bateau n'a pas été touché!». Le 8 octobre, la jeune recrue toucha le sol d'Angleterre, à Liverpool, et stationna presque 2 ans à Brighton en se permettant quelques escapades sur les territoires anglais et écossais: «Nous aimions aussi aller dans le sud de l'Écosse pendant nos permissions car la nourriture nous rappelait celle du Québec avec les déjeuners aux oeufs et bacon. Nous avons eu du plaisir, ils voulaient que nous chantions "Alouette" parce qu'ils connaissaient cette chanson. Un soir, nous nous sommes perdus et une patrouille nous a retrouvés. Après avoir vérifié que nos papiers étaient en règle, ils nous ont ramené dans notre unité et nous ont payé la traite.»



Worthing, Angleterre, 1943

Pendant son séjour en Angleterre, Louis-Fernand rencontra une jolie femme du nom de Marie-Thérèse Wood, affectée à une unité s'occupant de ballons anti-aériens pour la RAF. Comme son prénom le laissait entrevoir, elle s'exprimait très bien en Français. Son père, un Anglais, avait épousé une Française qu'il avait rencontré pendant la Grande Guerre de 14-18. Deux de ses frères étaient retournés en France pour prendre le maquis. Le départ de nombreux jeunes Anglais pour combattre en Afrique du Nord et dans les autres colonies anglaises menacées faisait en sorte que les jeunes femmes, se sentant alors très seule, succombaient assez facilement aux charmes des séduisants soldats canadiens. «Elle voulait se marier avec moi, mais je lui ai fait comprendre que j'étais venu en Europe pour aider à libérer la France et non pour me marier!» Il allait souvent chez Marie-Thérèse à Coventry et a été témoin des terribles bombardements sur cette importante cité industrielle par la Luftwaffe. «J'avais mis sa mère de mon côté car je lui donnais mes "tickets" de rationnement. Je n'en avais pas besoin puisque je mangeais à ma faim à la cantine de l'Armée.» Les parents de sa conquête allait se réfugier tous les soirs en campagne pour fuir le déluge de métal qui s'abattait sur la ville. Les deux tourtereaux, s'en remettant au destin, préféraient rester et affronter le danger. Marie-Thérèse rejoignait son unité de la RAF pour la nuit alors que Louis-Fernand allait dormir au YMCA. Le soldat Papillon se souvient aussi avoir fait le guet le long de la Manche dans la crainte d'un débarquement allemand: «Nous partions dos-à dos et revenions face-à-face pour ne pas nous faire surprendre.» À propos du risque d'un débarquement allemand sur l'Île britannique: «C'est un simple soldat qui avait eu l'idée de répandre de l'huile dans les eaux et d'y mettre le feu quand des bateaux allemands se sont approchés de la côte.»

Un scandale vint éclabousser certains membres du corps médical de l'armée canadienne. En effet, ceux-ci extorquaient de l'argent (jusqu'à 200 $) aux parents des soldats sous la promesse de signer une décharge pour incapacité physique afin de soustraire leurs enfants aux dangers du front. Les autorités s'aperçurent du stratagème puisque la maladie ne semblait toucher que les Canadiens d'expression francophone. Résultat: La Cour martiale pour les fautifs avec retour au poste des exclus après avoir subi leur peine. Le père de Louis-Fernand avait refusé de verser la somme par respect pour le choix de son fils de servir son pays.

Le moment vint de lui assigner une unité combattante et on lui intima l'ordre de rejoindre une brigade anglophone. Malgré ses protestations, dont l'argument principal était sa faible connaissance de la langue de Shakespeare, il dut obéir. L'officier se rendit bien compte que le soldat qu'on lui avait envoyé ne comprenait absolument rien à ce qu'il racontait et demanda à ce qu'on le retire de sous son commandement. C'est à ce moment, le 8 janvier 1943, qu'il joignit le Régiment des Fusiliers Mont-Royal, fraîchement reformé après le désastreux échec de l'opération "Jubilee":«Quand on a voulu reformer le FMR qui avait été décimé par le raid de Dieppe, on a vidé les prisons québécoises en offrant aux détenus de laver leurs dossiers s'ils s'enrôlaient. J'ai vu des soldats lancer des briques dans les vitrines pour pouvoir piller. Une fois, un policier britannique était présent quand ils ont cassé la vitrine d'une bijouterie mais il a fait semblant de ne rien voir. Que pouvait-il faire d'autre devant plusieurs hommes armés jusqu'aux dents alors qu'eux ne l'étaient pas!» Alors que les signes montraient qu'un débarquement en France devenait imminent, Louis-Fernand trouvait amusant d'être affecté à la conduite d'un camion. Un ami réussit à le convaincre qu'un tel véhicule représenterait une cible de choix pour l'ennemi et il se mit à tellement faire grincer la transmission qu'on le renvoya à son ancien poste de fantassin avant qu'il ne cause d'importants bris mécaniques à la boîte de vitesse: «Le cerveau me travaillait et je me suis dit que ce serait difficile de me cacher derrière un arbre! Aussi, j'avais 6 roues qui risquaient de faire sauter une mine!» Une pièce d'équipement n'a pas fait l'unanimité chez les hommes du régiment québécois: «Les Britanniques nous avaient donné des gilets pare-balles pour notre sécurité, mais nous étions réticents à les porter. Nous avons mis le gilet autour d'un arbre et avons tiré dessus. Les balles passaient au travers! Notre officier nous a dit que c'était normal car il était trop serré autour de l'arbre. Il avait raison, une fois moins serré, les balles ricochaient dessus mais ça demeurait tout aussi dangereux car les balles nous auraient dévié dans les bras et dans le cou! Nous avons refusé de porter ces cochonneries!»


Il s'embarqua pour la France le 6 juillet vers 23h00, un mois après les premières vagues d'assaut du jour J. Ils atteignirent Courseulles vers 7h00 le lendemain et le ciel s'emplissait des lueurs de l'artillerie allemande que Louis-Fernand associa à la "Grosse Bertha". La ligne de feu ne se situait qu'à 11 km et, malgré la maîtrise des cieux par les alliés, la Luftwaffe vint accueillir ce nouveau contingent de soldats venus d'outre-Manche. Les FMR ont attendu quelques jours sur la plage que les premières unités débarquées rencontrent leurs objectifs. Puis, ils sont allés relever le Queen's Own Rifles à partir du 11 juillet à Carpiquet: «Nous nous sommes rendus compte qu'il devait y avoir sabotage dans les usines d'armement allemandes puisque certains obus n'explosaient pas et que nous avons vu la trace de chenille d'un char qui avait passé directement sur une mine sans la faire sauter.» Les snipers, selon M. Papillon, sont responsables de la mort du premier soldat de son bataillon: «C'était un dénommé Maisonneuve*. Il avait vu une jeune femme lui faire des signes dans un champ découvert et avait voulu se porter à son secours. Je crois que ce sont les Allemands qui l'avaient obligée à faire cela pour découvrir nos positions et nous tirer dessus. Maisonneuve s'est fait avoir, mais nous n'avons pas donné la chance à la jeune femme de piéger d'autres hommes car nous l'avons abattue.» Les troupes de la 3è Division canadienne d'Infanterie venaient de prendre possession de l'aérodrome de Carpiquet qui était résolument tenu par les Allemands, entre autres des éléments du 25 SS Panzergrenadier Regiment et du 12 SS Panzer Regiment: «J'ai été témoin d'une bataille de chars. On me criait de me baisser pour ne pas me faire tuer, mais je voulais voir. Ça bardait! J'ai aussi assisté à un gros bombardement sur la ville de Caen. Tout un ravage! Un bombardier lourd s'était écrasé avec ses bombes dans un tonnerre assourdissant!»

Le 18 juillet, les Britanniques lancèrent l'Opération "Goodwood" dont la participation canadienne portait le nom de code "Atlantic". 20 juillet, le soldat Papillon, de la compagnie B, reçut l'ordre d'attaquer la ferme Beauvoir: «Je crois qu'on nous avait envoyés là en mission suicide. Plusieurs avions de reconnaissance ont survolé le terrain lors de notre attaque, probablement pour voir les positions défensives des tanks et des canons allemands.» Il croit se souvenir que son peloton était celui du lieutenant Ruel, numéro 11. On leur avait donné l'ordre de dépasser la ferme afin de consolider la position. Les troupes de la 12è SS Hitlerjugend contre-attaquèrent alors sévèrement et la compagnie B risquait d'être anéantie si on ne la ravitaillait pas en munitions et en armes anti-chars. Les hommes n'avaient pas mangé depuis 36 heures: «Notre cantine avait été détruite et nous n'avions pas mangé pendant au moins 24 heures. Nous nous sommes creusé des tranchées mais nous avons manqué de munitions.» Encerclés, dans l'impossibilité d'attaquer, on leur refusa alors la demande de se replier afin de protéger les unités qui se regroupaient sur leurs arrières. Les Allemands en profitèrent pour nettoyer le terrain et décimèrent le reste de la compagnie prise au piège: «Le grand Méthot voulait sûrement mourir puisqu'il a retiré son battle-dress et s'est levé debout sur le tas de terre que nous nous appliquions à mettre face à l'ennemi lors du creusage. Il est rapidement retombé dans le trou avec un filet de sang qui lui coulait du torse. Un sniper s'était probablement chargé de lui.»

Le 21 juillet, jour de l'anniversaire de naissance du soldat Papillon, face à un ennemi supérieur en nombre et en équipement, les pauvres fantassins incapables de se défendre avec des armes enrayées par le mélange pluie-blé-boue durent se résoudre à se rendre: «Les Allemands nous ont encerclés et nous ont crié "hands up". Nous avions avantage à montrer nos mains en premier...» Les Allemands groupèrent alors la poignée de prisonniers et on prépara une mitrailleuse lourde. Le vol d'un avion allié au-dessus de la tête du cortège sauva probablement la vie de ces hommes, car après avoir repris leur sang-froid, les SS, qui virent arriver un autre contingent de prisonniers, changèrent leurs plans: «Après avoir échappé de peu à une exécution sommaire, on nous a envoyé vers l'arrière à Falaise. Puis nous sommes montés en autobus jusqu'à Chartres et on nous a ensuite dirigés vers Paris.» Entassés à 45 hommes dans des wagons destinés à contenir 40 hommes ou 15 chevaux, ils furent privés de nourriture pendant une semaine: «Nous sommes demeurés stationnés 7 jours en gare à Paris avant d'être envoyés en Allemagne.» Le mitraillage du convoi en gare par l'aviation alliée avait causé pertes et blessures chez les prisonniers. Le seul équipement sanitaire que pouvaient utiliser les hommes consistait en un petit récipient métallique dans lequel on pouvait se soulager en se débarrassant du contenu par une ouverture dans le haut du wagon. Tenant compte de la chaleur, l'exiguïté et le manque d'hygiène, il régnait une puanteur insoutenable dans cet enfer roulant.

Arrivés au Stalag XII-D, près de Cologne, on lui attribua le matricule 70345 et il reçut une portion de panse de boeuf bouillie qui, raconte-t-il: «dégageait une odeur nauséabonde à 10 km à la ronde!» Il travailla dans un champ de betteraves à sucre 12 heures par jour, 7 jours par semaine entre octobre et décembre 1944: «Un jour, je ne sais pas ce que j'ai fait car je ne comprenais rien à ce que criait l'Allemand qui s'est adressé à moi. On m'a fait comprendre que je devais vider les résidus au fond d'une cheminée où chauffait la betterave à sucre pendant une journée entière. C'était pesant et ça encrassait les poumons!» On leur servait 2 tranches de pain noir et un bol d'une soupe douteuse comme seule nourriture quotidienne: «Dans la soupe qu'on nous servait aux stalags, il ne fallait pas gratter le fond car nous aurions mangé de la terre.» Il se vit confier l'entretien des chemins de fer par la suite, besogne la plus périlleuse à cause des mitraillages alliés qui étaient de plus en plus fréquents. On le transféra au Stalag IV-B de Muhlberg plus tard où il fut affecté aux mines de charbon entre la fin décembre 1944 et février 1945 avec le même horaire et les mêmes menus. Monsieur Papillon affirme que les maladies et la vermine sont arrivées aux camps en même temps que les Russes, probablement parce que le Front de l'Est sévissait depuis beaucoup plus longtemps que celui de l'Ouest. La haine du peuple soviétique encouragée par la propagande nazie a aussi sûrement eu beaucoup à voir avec les mauvais traitements infligés aux prisonniers russes. Il m'a raconté que les prisonniers passaient leurs maigres temps de loisirs à organiser des courses de poux de corps! Le 12 février 1945, la Croix Rouge internationale avisa l'armée canadienne que le POW Papillon avait été transféré au Stalag IV-D de Torgau. Le vétéran des FMR m'a fait remarquer qu'il est beaucoup plus difficile mentalement d'être prisonnier de guerre que dans la vie civile, car vous connaissez exactement la durée de votre sentence dans ce dernier cas alors que la durée de la guerre est indéterminée: «Gagnerons-nous la guerre? Vais-je mourir d'épuisement ou de maladie avant la fin? Va-t-on nous fusiller?» Ces questions sont venues le hanter chaque fois qu'il avait le temps de réfléchir à son sort, d'autant plus que les Allemands faisaient la peau d'un prisonnier pour chaque détenu qui ne répondait pas à l'appel du matin.

Les paquets de la Croix Rouge fournis aux prisonniers sont passés d'un par soldat à un pour deux, puis un pour quatre pour finir à ne plus en recevoir du tout. De 77,3 kg à son arrivée aux camps, il est passé à moins de 45 kg à sa libération, le 13 avril 1945 par la 1ère Armée américaine, au Stalag XII-D où il avait été ramené: «Quand nous avons été libérés par les chars, on nous a armés et nos gardiens sont devenus nos prisonniers. L'armée d'occupation n'arrivait pas à suivre le front qui avançait trop vite. J'ai pris une voiture et suis parti avec un autre ancien prisonnier et nous avons été piller les caves des Allemands qui se situaient à proximité du camp pour y trouver de la nourriture. Une Allemande nous a demandé de l'aider car sa grand-mère était très malade. Elle voulait que nous la conduisions à l'hôpital. Je suis entré voir, mais sa grand-mère était morte.» Ses papiers font mention d'un passage par le camp XII-B de Limburg à un certain moment.

Enfin libre ! Avec Jean-Paul Dufour, Belgique, 20/04/45

Ramené en Angleterre, le soldat des FMR se rappelle de la grande fête qui avait été célébrée par tous les militaires à Londres le 8 mai 1945 à l'annonce de la capitulation allemande: «Tout était gratuit!» . Il ne revit plus Marie-Thérèse Wood qui avait tenté d'entrer en contact avec lui après son retour en sol anglais, toujours décidé à conserver l'indépendance de son célibat. Il est revenu à Halifax le 8 juin 1945 et quelques jours plus tard, débarquait à la gare de Lévis près des siens dont il avait été séparé depuis ce qui avait semblé une éternité. Ayant conclu un pacte avec le soldat Rosaire Lapointe (décédé le 9 septembre à 23 ans près de Dunkerque) consistant à aller avertir personnellement la famille advenant le décès de l'un d'eux, il tint parole et retourna plusieurs fois voir la famille du défunt, mais il avait une motivation de plus à le faire: Il courtisait la soeur de celui-ci qui devait éventuellement devenir madame Papillon et qui vit toujours avec lui aujourd'hui à Québec. Après une vie bien remplie dans le domaine de la distribution des journaux, il est maintenant retraité et mérite amplement son repos du guerrier.

*Le livre de l'histoire du Régiment mentionne plutôt un soldat dénommé St-Germain comme première victime de la Compagnie B après le débarquement.

samedi 16 avril 2011

Le triangle Québec-Ottawa-Paris de Gilles Duguay et Blessures de guerre de Gilbert Lavoie

Par Sébastien Vincent



Gilles Duguay, Le Triangle Québec-Ottawa-Paris. Récit d'un ancien ambassadeur canadien, Québec, Septentrion, 2010, 640 p.

Dans cet ouvrage foisonnant qui se donne pour ambition de démontrer l'émergence internationale du Québec, de Samuel de Champlain à Nicolas Sarkozy, l'ancien ambassadeur Gilles Duguay consacre deux passionnants chapitres à la diplomatie canadienne durant la Seconde Guerre mondiale. 

Un chapitre présente Georges P. Vanier (1888-1946), qui fut combattant de la Grande Guerre dans les rangs du Royal 22e Régiment. Né d'un père canadien-français et d'une mère irlandaise, il fréquenta le collège Loyola. Major à 30 ans, il fut blessé sur les champs de bataille de France, puis décoré. Ces pages éclairantes décrivent ensuite l'évolution du parcours de l'homme jusqu'à son accession au poste de ministre du Canada à Paris. 

Le chapitre suivant, entièrement consacré à la guerre 39-45, présente les réalisations de Vanier, débarqué à Londres le 25 juin 1940, quelques jours à peine après la chute de Paris aux mains des Allemands. Le lecteur assiste alors aux valses diplomatiques qui se jouèrent depuis Londres, Ottawa, Alger ou Paris, libéré en août 1944. Vanier fut reçu à diner chez Charles de Gaulle, leader de la France Libre, avec qui il se lia d'amitié. Un beau morceau d'histoire politique et diplomatique!  

Gilles Duguay ne se prétend nullement historien, ce qui n'empêche en rien son propos d'être largement documenté, comme en témoigne la bibliographie succincte, mais pertinente. Il propose une véritable fresque qui embrasse l'ensemble de l'histoire diplomatique du Québec, avec Ottawa et Paris, entre le traité de Paris (1763), qui mit un terme à la Guerre de Sept Ans, et les problèmes actuels que connait la francophonie.

Des passages intéressants décrivent des incidents restés secrets jusqu'à ce jour, notamment celui de l'exclusion du Canada, en 1984, des préparatifs de la commémoration du 40e anniversaire du débarquement allié du 6 juin 1944.

Enfin, il donne à lire des portraits des grands acteurs de la diplomatie québécoises que furent, entre autres, Les Dupuy (père et fils) et Louise Beaudoin.

Un ouvrage dans lequel on entre comme dans un bon roman!

L'auteur
Officier de marine, avocat, boursier Rhodes à Oxford, Gilles Duguay a débuté sa carrière comme professeur au Zaïre et au Rwanda. Il est entré dans le service diplomatique canadien au moment de l'affaire de Gaulle. Nommé à Dakar, puis en Turquie, il revient au Sénégal comme conseiller régional itinérant auprès de vingt-deux chefs d'État d'Afrique francophone. Ambassadeur du Canada au Cameroun, au Maroc et en Roumanie, il a également été en poste à trois reprises à Paris. Il a ensuite enseigné aux universités de Montréal, Concordia et McGill.



Gilbert Lavoie, Blessures de guerre. Des camps nazis à l'Afghanistan, Québec, Septentrion, 2010, 148 p.

Ce bouleversant essai qui se lit comme un reportage ciselé en brefs chapitres s'ouvrent sur les souvenirs de guerre de Gilles Lamontagne, ancien maire de Québec et ex-ministre libéral de la Défense sous le règne de Pierre-Elliot Trudeau. Le flight lieutenant Lamontagne servit avec le 425e escadron « Alouette » pendant la Seconde Guerre mondiale. Son appareil fut abattu et l'homme fut fait prisonnier par les Allemands. Il s'en suivit une période de détention dans les camps nazis que Lamontagne n'oubliera jamais : « Tu ne peux pas comprendre... Tu ne peux pas comprendre ce que c'est que d'être sale tous les jours, que d'avoir faim tous les jours, et de ne pas savoir si tu seras vivant le lendemain ». 

Les traumatismes sont le propre de toutes les guerres, rappelle l'ancien combattant. Comme tant d’autres vétérans, il s’est muré dans le silence, explique-t-il, avant de s’ouvrir, à 91 ans, par compassion envers ses cadets, c'est-à-dire ces jeunes, déjà anciens combattants, qui ont servi dans les Forces canadiennes dans le cadre de missions de paix ou en Afghanistan.

Outre celui de Gilles Lamontagne, l'ouvrage repose sur de nombreux témoignages. Ceux de vétérans de missions de paix, notamment en Bosnie et au Rwanda. D'autres de militaires revenus d'Afghanistan. Ils vécurent des moments de violence inouie. Ces hommes, souvent dans la vingtaine ou la trentaine, souffrent de séquelles parfois physiques telle une blessure mutilante. Mais aussi, et surtout, l'auteur s'intéresse à ceux qui souffrent de blessures psychologiques: cauchemars, flashbacks, troubles du sommeil et de la mémoire, sentiment d’isolement, désespoir, culpabilité, agressivité, alcoolisme et suicide sont autant de manifestations du syndrome de stress post-traumatique (SSPT). 

Malgré des statistiques controversées, le SSPT est documenté, mais demeure tabou dans l’armée. Bien que des centaines de membres des Forces revenus d’Afghanistan souffrent de blessures physiques et mentales, les autorités donnent encore l’impression de les oublier. Les militaires hypothéqués font  ainsi  face à des lourdeurs administratives, ils bénéficient de sommes forfaitaires insuffisantes et de services déficients. 

L’ouvrage est également fondé sur des témoignages de conjointes de militaires qui démontrent combien ces dernières mènent aussi leur guerre en assumant seules les responsabilités domestiques et parentales alors que les enfants semblent généralement bien vivre l’absence du père. L'auteur a aussi rencontré des psychologues et des intervenants. On comprend ainsi que ce n’est pas de la pitié dont ont besoin les blessés de l’âme et du corps revenus au pays, mais de programmes de prévention et de soins fondés sur la résilience, explique l’auteur. Il s’agit là d’un défi humain et médical colossal. Assurément, le propos réussit à « faire connaitre le prix énorme payé par nos militaires et leurs familles pour assumer les missions que nous leur confions à l’étranger ». 

L'auteur
Chroniqueur politique au Soleil, Gilbert Lavoie a commencé sa carrière à la radio de CKAC et à TVA à Montréal. Il a été journaliste à La Presse pendant 15 ans, pour occuper ensuite le poste de secrétaire de presse du premier ministre Brian Mulroney de 1989 à 1992. Il a également été rédacteur en chef du Droit d'Ottawa et du Soleil jusqu'en 2001. En 2009, il a publié au Septentrion Jean Pelletier. Entretiens et témoignages.

samedi 9 avril 2011

L’entrée du Québec dans la Première Guerre mondiale (2)

Par Pierre Vennat

Extraits des notes d’un cours donné à l’automne 2010 pour le compte de l’antenne de Joliette de l’Université du Troisième âge, constituante de l’Université de Sherbrooke.

Suite de l'article L'entrée du Canada dans la Première Guerre mondiale (Première partie).
 
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Dès le début du conflit, le gouvernement britannique fit savoir au gouvernement canadien que bien qu’il ne semblait pas être immédiatement nécessaire de demander au Canada l’envoi d’un contingent, cela serait néanmoins une bonne chose que celui-ci prenne toutes les dispositions législatives ou autres de façon à lui permettre de fournir sans retard un contingent, au cas où la chose deviendrait nécessaire. À ce moment-là, l’armée canadienne était constituée d’environ 3 000 soldats professionnels et de 60 000 hommes de la Milice active non permanente.

Deux jours plus tard, le gouvernement britannique demanda aux Canadiens de lever une division d’environ 22 500 hommes en plus de rappeler immédiatement sous les drapeaux tous les ressortissants de l’armée britannique domiciliés au Canada.

Pour les Canadiens d’origine britannique, pour la plupart encore très proches de la mère patrie et arrivés au pays récemment, du moins seulement depuis une ou deux générations, la réaction fut instinctive : accourir sans tarder au secours de l’Angleterre menacée, l’appuyer de toutes leurs forces et sans regard aux vies ou à la dépense. Ce qui les portait à s’approprier, pour ainsi dire, les responsabilités du conflit et à tenter constamment d’incorporer les autres dans des unités anglophones, considérées comme plus sûres et surtout plus loyales envers la couronne britannique.

C’est pourquoi Ottawa évita le plus possible, durant la Première Guerre mondiale, de former dès le début des unités canadiennes-françaises qui eussent, quand la pénurie des effectifs commença à se faire sentir, évité au pays, au moment du recours à la conscription, les graves malentendus qui empoisonnèrent par la suite les relations entre anglophones et francophones du pays.

De nombreux volontaires canadiens-français

Pourtant, au début du conflit, nombreux furent les volontaires canadiens-français. À preuve, le 12 août, une semaine à peine après que le Canada ait été précipité dans la guerre, les autorités militaires firent connaître les premiers chiffres d’enrôlement pour service actif dans la région métropolitaine de Montréal.

On enregistrait à minuit la veille, 1 600 enrôlements, soit 500 dans le régiment Royal Highlanders, 350 dans les Grenadiers Guards, 250 dans les Victoria Rifles, trois unités anglophones et 600 volontaires canadiens-français, soit 350 dans le 65e Régiment (Carabiniers Mont-Royal) et 150 dans le 85e (le Régiment de Maisonneuve).

Cependant, aucun des régiments de milice du pays, pas plus dans le reste du Canada qu’au Québec, ne fut mobilisé. En effet, le ministre de la Défense, Sam Hughes, qui entretemps s’était promu major général, décida d’en créer de nouveaux pour service outremer plutôt que de s’appuyer sur les régiments existants. Ces bataillons avaient peu ou rien à voir avec la tradition.

 Sam Hughes, ministre de la Défense du Canada

C’est ainsi qu’à Montréal, on créa le 14e Bataillon de la Force expéditionnaire canadienne, qui, par la suite, prit le nom de Royal Montreal Regiment et qui existe toujours dans la métropole. Malheureux de ne pouvoir s’enrôler au sein de régiments où ils avaient développé un sentiment d’appartenance et de camaraderie, nombreux furent cependant les miliciens qui s’enrôlèrent tout de même dans les nouveaux régiments.

Fin août, le Royal Montreal Regiment, alors formé de trois compagnies des Grenadiers Guards, trois des Victoria Rifles et deux du 65e Bataillon (Carabiniers Mont-Royal) partirent pour Valcartier. Bien qu’ils ne fussent tenus qu’à fournir 240 hommes de tous grades, le contingent des Carabiniers Mont-Royal comprenait 398 officiers et soldats, soit un nombre supérieur à celui des six autres compagnies réunies du Royal Montreal Regiment.

La réponse du Canada n’avait absolument rien de préparée. La plupart des hommes n’avaient reçu aucune instruction militaire et trop d’officiers étaient de présomptueux amateurs convaincus que la guerre ne serait qu’un camp d’été prolongé.

Les premiers résultats du recrutement à travers le pays donnèrent d’ailleurs des résultats impressionnants. Dès le 8 septembre 1914, 32 000 hommes étaient déjà rassemblés. Moins d’un mois plus tard, le 3 octobre, la 1ère Division canadienne quittait Gaspé pour l’Angleterre. On dénombrait alors 33 000 hommes et femmes et 7 000 chevaux, répartis sur 31 navires, un convoi protégé par sept croiseurs britanniques.

C’est l’histoire de ces hommes et plus particulièrement ceux du Québec que nous allons tracerons sur ce blogue dans les mois qui suivent, comme nous avons voulu le faire, et continuerons de le faire pour ceux de la Seconde Guerre mondiale.

Nous aborderons également la vie au Canada et au Québec en temps de guerre pendant les années de 1914 à 1918, du point de vue culturel, social, etc. Sans oublier l’épineuse question de la conscription!

samedi 2 avril 2011

L’entrée du Québec dans la Première Guerre mondiale (première partie)

Par Pierre Vennat

Extraits des notes d’un cours donné à l’automne 2010 pour le compte de l’antenne de Joliette de l’Université du Troisième âge, constituante de l’Université de Sherbrooke.

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Le lundi 29 juin 1914, lorsque les Montréalais apprirent qu’un nouveau drame était venu assombrir le règne de l’empereur François-Joseph, bien peu d’entre eux se croyaient directement concernés.

Qui aurait cru que l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand de Hasbourg, héritier présomptif du trône d’Autriche-Hongrie et de sa femme, Sophie, duchesse de Hoenberg, à Saravejo, en Bosnie, drame imputé à un complot fomenté par des Serbes haineux, allait plonger le monde dans le conflit le plus meurtrier de son histoire jusqu’alors et allait coûter la vie à pas moins de 61 000 soldats canadiens, dont plusieurs Canadiens français?


Assassinat de François-Ferdinand de Hasbourg et sa femme Sophie à Saravejo, le 29 juin 1914.

Le conflit dura 51 mois. C’était la première fois qu’une guerre prenait une dimension mondiale. En plus de se dérouler sur terre et sur mer, elle donna lieu à des combats aériens pour la première fois de l’histoire. Environ 65 millions de soldats de tous les continents y prirent part et plus de huit millions d’entre eux y trouvèrent la mort. On évalue par ailleurs à six millions le nombre de civils tués à la suite des combats.

L’ensemble de la contribution canadienne fut remarquable : 628 462 hommes se sont engagés et 424 689 ont été envoyés outremer. Plus de 5 000 hommes sont entrés dans la Marine et 24 095 dans les services aériens britanniques. En tout, 60 661 Canadiens donnèrent leur vie à la cause des Alliés. Pour un pays dont le plus grand effort militaire au cours des 150 années précédentes, n’avait jamais réuni plus de 10 000 hommes et dont la population venait à peine d’atteindre 8 millions, il s’agit presque d’un exploit.

Pour le Canadien français moyen de l’époque, Londres, Paris, Berlin, Vienne, leurs conflits, l’affrontement de leurs nationalismes et de leurs rivalités économiques et politiques ne présentaient aucun intérêt immédiat. Dans l’ensemble, donc, la majeure partie de la population québécoise regarda l’amorce et les premiers stades du drame qui allait se jouer avec une indifférente curiosité.

Cependant, après l’attentat de Saravejo, les événements se précipitèrent en Europe et déclenchèrent aussitôt le jeu des alliances. Les déclarations de guerre se succédèrent et le 1er août 1914, l’Allemagne déclara la guerre à la Russie, puis le 3, à la France. Le 4, c’était au tour de l’Angleterre de déclarer la guerre à l’Allemagne afin de se porter au secours de la France et de la Belgique.

Le Canada n’étant à l’époque qu’un « dominion », il constituait encore une dépendance du Royaume-Uni, de la Grande-Bretagne et de l’Irlande. L’Empire britannique étant en guerre, le Canada, partie de cet Empire, se trouvait automatiquement plongé dans le conflit sans avoir son mot à dire.

À suivre la semaine prochaine…