Extrait légèrement modifié par l'auteur de son mémoire de maitrise intitulé La campagne de libération de l'Europe de l'Ouest (6 juin 1944 - 8 mai 1945) à travers les récits autobiographiques et les romans publiés par des combattants québécois francophones, Département d'histoire, Université du Québec à Montréal, 2007.
Les chiffres entre parenthèses renvoient aux notes placées en fin de texte.
*****
Dans Fields Of Fire, l’historien Terry Copp trace à grands traits le portrait des Canadiens, toute langue confondue, ayant participé à cette campagne(1). Plus de 100 000 hommes rattachés à la Première Armée canadienne, sous le commandement de Henry Duncan Graham Crerar, se sont préparés à l’invasion de la France en juin 1944, mais moins du tiers d’entre eux sera impliqué dans des combats rapprochés. Il s’agit tous de volontaires assez jeunes : plus du deux tiers sont âgés entre 18 et 25 ans au moment de leur service militaire. La différence entre soldats et officiers ne réside pas tant au niveau de l’âge, mais de l’éducation. Tous les officiers, sauf de rares exceptions, possèdent un diplôme d’étude secondaire au minimum; plusieurs sont des universitaires. Par contre, plus du tiers des soldats n’ont pas complété leur primaire et un autre tiers a terminé sa septième année. Seulement un huitième d’entre eux a terminé leurs études secondaires. Le soldat moyen mesure 5 pieds et 7 pouces et son poids avoisine les 160 livres. Copp prétend qu’une grande majorité des enrôlés en 1944 comprenait les enjeux de la guerre, à savoir qu’Adolf Hitler constituait une menace pour le monde et les valeurs démocratiques, et elle éprouvait un vif attachement à la Grande-Bretagne. Pour ce faire, il se base sur les centaines de fiches réponses à un questionnaire administré en 1944 aux enrôlés abordant notamment la question de la motivation. Par contre, sur cet aspect, Copp n’opère aucune nuance concernant les Canadiens français.
Les Canadiens français qui combattent en Europe de l’Ouest le font, pour la plupart, dans les quatre unités d’infanterie francophones de l’Armée canadienne (Fusiliers Mont-Royal, Maisonneuve, Régiment de la Chaudière et Royal 22e Régiment) ou dans le 4e régiment d’artillerie moyenne, le seul régiment d’artillerie de langue française de l’Armée canadienne durant le conflit.
Pour la majorité d’entre eux, il s’agit du premier contact direct avec l’Europe et ses populations. Dans ces unités francophones, l’instruction militaire, la vie sociale et les ordres se donnent en français. Toute communication sur le plan opérationnel avec des formations supérieures s’effectue cependant en anglais, puisque les bataillons francophones qui combattent en Europe sont répartis dans quatre différentes brigades de sorte que les communications entre chacun des postes de commandement et leur quartier-général respectif de brigade se font en anglais(2).
La campagne de Normandie
Face aux Canadiens se dresse l’ennemi allemand, arrivé en France en juin 1940. Il occupe l’ensemble du territoire français depuis 1942. Aux yeux d’Adolf Hitler et de son haut commandement, l’Europe de l’Ouest constitue un front défensif requérant des effectifs réduits alors que la guerre, la vraie, se joue sur le front de l’Est, contre les Russes, attaqués en juin 1941, lors de l’opération Barbarossa.
En mars 1942, Hitler expose pour la première fois le principe de fortifications du front de l’Ouest élaborées contre les attaques maritimes. Le Führer craint en effet un débarquement allié en France afin d’atténuer la pression exercée sur la Russie. Commence alors l’édification du « Mur de l’Atlantique », une imposante fortification composée de batteries côtières, de casemates, de canons, de bunkers, de barbelés et de mines qui, une fois achevée, s’étendra le long du littoral de l’Atlantique, du Danemark à la frontière franco-espagnole. L’aménagement du Mur progresse péniblement, sa structure impose un cadre rigide de défense, empêchant les troupes de fantassins d’exploiter le terrain en cas d’attaque. De plus, elle mobilise une grande quantité d’équipement.
Le maréchal Erwin Rommel, lors de l'élaboration du Mur de l'Atlantique, a fait poser d'innombrables ouvrages de ce type : les hérissons.
La responsabilité de défendre le littoral incombe au feld-maréchal Gerd von Rundstedt, 67 ans, commandant en chef du front de l’Ouest et du groupe d’armées D entre mars 1942 et mars 1945. Il doit compter sur des troupes inexpérimentées et constamment réquisitionnées pour le front de l’Est. La pénurie de ressources le contraint à renoncer à l’édification d’une seconde ligne de défense à l’arrière du « Mur de l'Atlantique ». Bref, les fortifications en Normandie demeurent à l’état de cordon, renforcé de quelques nœuds, dépourvues de toute profondeur.
Carte des batteries d'artillerie côtières allemandes
Alors que le débarquement se prépare du côté allié, Rundstedt dispose de divisions rassemblant des hommes venus de l’Est, des centres d’instruction et de remplacement et du personnel excédentaire de l’aviation. Ces hommes viennent de partout où des militaires, plus ou moins enthousiastes, étaient disponibles. La 15e Armée et l’aile droite de la 7e Armée occupent le littoral de la Manche, entre la Hollande et la péninsule de Cherbourg. Cinq divisions blindées Panzer rejoignent le nord de la France. En avril, la 12e Division SS Panzer, formée de membres des Jeunesses hitlériennes et commandée par Kurt Meyer (1910-1961), est envoyée en Normandie, la division Panzer Lehr se trouve dans le triangle formé par Orléans, Chartes et Le Mans et la 21e division Panzer est cantonnée dans la région de Caen(3). Rundstedt dispose de 58 divisions de toutes catégories et onze en voie de formation ou de réorganisation. Les Allemands ignorent la date et le point exact de l’attaque à venir, bien qu’ils se doutent de la possibilité d’une attaque du côté du Pas-de-Calais, la partie française la plus rapprochée de l’Angleterre.
Les forces allemandes en place, le 6 juin 1944
Plus de 15 000 Canadiens prennent par aux opérations du 6 juin 1944 (voir ce lien pour une animation présentant le mouvement des troupes canadiennes). Le choc principal de l’attaque alliée arrive sur trois divisions d’infanterie allemandes (352e, 709e et 716e) dans une zone insuffisamment renforcée et dont les forces sont disséminées sur un territoire jugé peu favorable à des débarquements importants. La défense des plages normandes s’avère incomplète et discontinue. Des tranchées, des nids de mitrailleuses et des canons de 37 mm à 88 mm couvrent le secteur. Différents obstacles ainsi que des mines disposées à l’intérieur des terres, mais aucune sur les plages mêmes, complètent le système de défense. C’est toutefois le mortier de 8.1 cm qui occasionne le plus de pertes sur le front canadien(4).
Demeuré en Angleterre jusqu’au débarquement de Normandie (opération Overlord), le Régiment de la Chaudière (Lévis) pour lequel combattent le soldat Émilien Dufresne et le capitaine Pierre Vallée, fait partie de la 8e brigade de la 3e division d’infanterie de l’Armée canadienne(5). Le Queen’s Own Rifles of Canada et le North Shore Regiment (Nouveau-Brunswick) complètent la brigade. Le Régiment de la Chaudière est le seul bataillon canadien-français à débarquer dans le secteur de Juno Beach, le 6 juin, vers 8 h 45. Sa tâche consiste, avec la 3e division d’infanterie et la 2e brigade blindée, à établir une tête de pont sur une distance de cinq milles entre Courseulles-sur-Mer et Saint-Aubin, puis, en passant entre Bayeux et Caen, de pénétrer jusqu’à Carpiquet, situé à onze milles à l’intérieur des terres, où il se heurte les 7 et 8 juillet à la 12e division SS Panzer. Entre le 7 juin et le 1er octobre 1944, le régiment combat entre Colomby-sur-Thaon et Calais.
Le Gaspésion Émilien Dufresne participe au Débarquement avec le Régiment de la Chaudière. Il a écrit ses mémoires de guerre parus chez Septentrion.
Arrivé en Normandie un mois exactement après le débarquement, le Régiment de Maisonneuve (Montréal) auquel appartiennent le lieutenant Jean-Charles (Charly) Forbes et l’aumônier Gérard Marchand, forme la 5e brigade de la 2e division d’infanterie. Le Black Watch of Canada, régiment pour lequel combat Jean-Jules Richard qui écrira après le guerre le percutant roman Neuf Jours de haine (Éditions de l'Arbre, 1948), et le Calgary Highlanders complètent la brigade. Le Maisonneuve entre en action lors de l’opération Atlantic et de l’opération Spring dans la région d’Authie, de Vaucelles, de Fleury-sur-Orne et de Saint-André. Il prend ensuite part à l’opération Totalize menant de Caen à Falaise. Il combat notamment à Clair-Tizon et à Versainville. Il libère la ville de Rouen, le 30 août 1944.
Le 4e Régiment d’artillerie moyenne pour lequel servent le capitaine Pierre Sévigny et le lieutenant Jacques Gouin est intégré au 2e groupe des troupes de la Première armée canadienne. L’unité arrive à Courseulles-sur-Mer le 9 juillet. Il combat à Vaucelles, tout comme le Maisonneuve, lors de l’opération Spring. Avec la 10e brigade de cavalerie blindée polonaise, il contribue à la fermeture de la poche de Falaise, lors de l’opération Totalize. Il participe ensuite à la prise de Boulogne et de Calais.
Quant aux Fusiliers Mont-Royal pour lequel nous ne disposons d’aucun témoignage de militaire canadien français pour cette campagne, mentionnons qu’il appartient à la 6e brigade de la 2e division d’infanterie et qu’il participe à la campagne de Normandie, à Beauvoir et à Troteval. Il libère symboliquement la ville de Dieppe, le 1er septembre, soit près de deux ans après le raid meurtrier, puis il se dirige vers la Belgique. Enfin, un mot sur le Royal 22e Régiment pour lequel nous ne disposons d’aucun témoignage de Canadien français pour cette campagne. Ce régiment a essentiellement servi en Italie entre juillet 1943 et mars 1945. Sa contribution se limite à la campagne de Hollande.




