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vendredi 19 novembre 2010

La visite de Thierry d'Argenlieu, émissaire du général de Gaulle au Canada (Deuxième partie)

Par Frédéric Smith
Texte inédit


Le 15 mars 1941, Élisabeth de Miribel adresse un télégramme au général de Gaulle pour lui annoncer le succès de la mission d’Argenlieu : « Succès de votre ambassadeur dépasse toute espérance — stop — Chaude conviction, rayonnante spiritualité, sincérité absolue, compréhension délicate lui gagnent tous les cœurs — stop — Espère le meilleur avenir — stop — Merci ». L’enthousiasme est palpable chez les membres du comité France Libre de Québec. La soirée du 15 mars se passe chez les Simard, et se prolonge jusqu’à deux heures du matin. Elle rassemble Français et Canadiens français, plus ou moins proches du comité jusque là.


L’aide de camp du commandant d’Argenlieu, Alain Savary, se montre également enthousiaste devant les succès enregistrés dans la capitale : « À Québec, réception très émouvante de toute la population [...] chez tous nous avons senti un très grand amour de la France et une joie sincère de saluer dans la personne du commandant d'Argenlieu le représentant de la France qui continue à se battre ».


L'Action Catholique du 15 mars 1941 informe ses lecteurs d'une réception offerte au café du parlement en l'honneur du commandant d'Argenlieu. On reconnait notamment le commandant d'Argenlieu (premier à partir de la gauche), le premier ministre Adélard Godbout (troisième), le recteur de l'Université Laval Mgr Camille Roy (quatrième) et le professeur Auguste Viatte (dernier sur la photo).


D’Argenlieu et Savary poursuivent leur mission à Ottawa et à Montréal, tout en revenant régulièrement à Québec. Dans la capitale fédérale, D’Argenlieu s’entretient notamment avec le premier ministre Mackenzie King, son ministre de la Justice, Ernest Lapointe, et son sous-secrétaire d’État aux Affaires extérieurs, Norman Robertson. Un accord de principe est conclu entre l’émissaire du général de Gaulle et le gouvernement canadien à propos de l’envoi d’un agent de liaison canadien à Londres, auprès des Français Libres. Les cartes d’identité émises par la France Libre seront également désormais reconnues.


La présence grandissante du commandant d’Argenlieu sur la place publique semble indisposer le consul français Coursier à Montréal, qui s’en plaint au ministre de Vichy à Ottawa, René Ristelhueber. Entre le 26 mars et le 21 avril, celui-ci recense onze discours prononcés par le commandant d'Argenlieu, « activités oratoires auxquelles la presse a fait copieusement écho, publiant photographies, listes d'invités d'honneur, comptes rendus et analyses avec la prodigalité indiscrète qui est d'usage en Amérique ».


Peu à peu, les sentiments du gouvernement canadien se réchauffent à l’égard de la cause du général de Gaulle. Un réchauffement notamment signifié par le ministre Ernest Lapointe à d’Argenlieu, tout en précisant que les sensibilités canadiennes françaises obligent le gouvernement à une certaine retenue. Il s’agit néanmoins d’une victoire pour les sympathisants de la France Libre, qui justifie à elle seule la venue du commandant d’Argenlieu.


La mission d’Argenlieu se heurte toutefois à de fortes réticences, d’abord chez les Français de Montréal qui ont tout fait pour repousser, voire faire annuler la mission de l’émissaire du général de Gaulle. On dit du commandant d’Argenlieu qu’il est hautain et distant, et on trouve odieux le traitement réservé au docteur William Vignal, dépouillé de son titre de représentant officiel de De Gaulle au Canada. Le commandant d’Argenlieu aurait refusé de partager l’estrade avec le docteur Vignal lors d’une assemblée organisée par celui-ci et ayant rassemblé 500 Français de Montréal. Le trésorier de l’Association des anciens combattants français, Henri Delcellier, fait part de son indignation au général de Gaulle dans une lettre : « Nous ne supposons pas et ne voyons du reste pas la raison pour laquelle on aurait voulu humilier ou simplement froisser un homme qui jouit parmi nous de l'estime générale et dont l'intégrité est aussi bien établie que celle du docteur Vignal ».


Puis chez les éléments les plus conservateurs de la société canadienne-française, les réticences vont bien au-delà des cris de « Vive Pétain! » qui ont accueilli le père Carme à sa descente du train à Lévis au début du mois de mars. Un article de Doris Lussier, alors jeune collaborateur de la revue La Droite, suscite beaucoup de remous chez les gaullistes de la province. Cette revue existe depuis janvier 1941, sous l’inspiration du père Simon Arsenault des frères de Saint-Vincent-de-Paul. Le 15 avril, alors que la mission d’Argenlieu s’achève, Lussier attaque violemment le général de Gaulle et ses collaborateurs dans un nouveau numéro de la revue dont la photographie du maréchal Pétain orne la couverture. Le père Arsenault s’en prend également à l’opportunisme du général de Gaulle, accoquiné à Paul Reynaud, « socialiste et homme d'argent ». L’abbé Pierre Gravel, vicaire de la paroisse de Saint-Roch, donne une conférence dans le même sens. « La cinquième colonne donne à plein… », écrit Auguste Viatte dans son journal .

Couverture du journal La Droite du 15 avril 1941. Des articles de Doris Lussier et du père Arsenault mettent le feu aux poudres chez les gaullistes de Québec.

Une contre-offensive est en préparation, avec le concours du commandant d’Argenlieu. Mais elle ne sera finalement plus nécessaire puisqu’avant la fin du mois, La Droite est interdite de publication par le Secrétariat d’État. Le cardinal Villeneuve avait lui-même fortement semoncé le père Simon Arsenault, et servi un avertissement au père Gravel.


Fin avril 1941, Thierry d’Argenlieu et Alain Savary reconnaissent avoir atteint la plupart de leurs objectifs et préparent leur retour en Angleterre. Un nouveau représentant officiel au Canada est sur le point d’être nommé en remplacement du docteur Vignal, définitivement tassé en raison de son manque de leadership et de son inefficacité. Le colonel Jacques-Émile Martin-Prével est ce nouveau représentant. Sa femme et ses quatre jeunes fils étant à Versailles, en territoire occupé, celui-ci souhaite leur épargner toutes possibles représailles pour ses nouvelles activités au sein de la France Libre. Martin-Prével empruntera désormais le pseudonyme « Pierrené », fusion du nom de deux de ses fils .


Le commandant d’Argenlieu et son aide Alain Savary rentrent finalement à Londres le 12 mai. « Ils se sont envolés tous deux hier, nos ambassadeurs de la France Libre et j’ai peine à écrire qu’ils sont si loin déjà tout en demeurant très proches », écrit Élisabeth de Miribel à Auguste Viatte. Elle ajoute avoir trouvé une paix dans l’action grâce à ces deux mois de « présence rayonnante ». Son rôle est maintenant défini : « Comme Mme Simard vous l’aura dit sans doute, le colonel Pierrené représente le Général de G. pour tout le Canada et je dépends directement de lui, bien que rattachée pour ordre au Comité de Québec, je m’occupe de la propagande à travers le pays » .


Ayant reçu de Londres des instructions claires et la nomination d’un nouveau représentant officiel ayant ses entrées au gouvernement fédéral, les Français Libres au Canada sont désormais mieux outillés pour contrer la propagande vichyste, puisqu’en cela réside leur principale mission.


Bibliographie


Éric Amyot, Le Québec entre Pétain et de Gaulle. Vichy, la France et les Canadiens français 1940-1945, Montréal : Éditions Fides, 1999.


Archives de la République et Canton du Jura (ARCJ), Fonds Auguste Viatte, 118 J 220. Lettre du 13 mai 1941, Élisabeth de Miribel à Auguste Viatte.


Archives du ministère des Affaires étrangères et Européennes (AMAEE), série Guerre 1939-1945, sous-série Vichy-Amérique, vol. 167. Lettre du 22 avril 1941, Coursier à Ristelhueber.

AMAEE, série guerre 39-45, sous-série Londres, vol. 387. Lettre écrite en avril 1941, Henri Delcellier à de Gaulle.


Jacques Lacoursière, Histoire populaire du Québec, Tome 4 : 1896-1960, Sillery : Septentrion, 1997.


Élisabeth de Miribel, La liberté souffre violence, Paris : Plon, 1981.


Dale C. Thomson, De Gaulle et le Québec, Saint-Laurent : Éditions du Trécarré, 1990.


Auguste Viatte, D'un monde à l’autre… Journal d’un intellectuel jurassien au Québec (1939-1949), Volume 1 (mars 1939-novembre 1942), édité et présenté par Claude Hauser, Québec/Paris/Courrendlin : Les Presses de l’Université Laval/L’Harmattan/Éditions Communication Jurassienne et Européenne, 2001.

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