Par Frédéric Smith
Texte inédit
Début janvier 1941, la rumeur se répand à Québec de la venue prochaine de Georges Thierry d’Argenlieu. Militaire de carrière ayant participé à la Grande Guerre puis devenu prêtre dans l’Ordre du Carmel en 1925, il est mobilisé en 1939 et promu capitaine de corvette, avant d’être fait prisonnier le lendemain de l’Appel du 18 juin pour s’échapper trois jours plus tard et rejoindre de Gaulle à Londres. Plus récemment, le père d’Argenlieu avait été nommé chef d'état-major des Forces navales françaises libres et avait participé à l’expédition de Dakar, puis dirigé la campagne du Gabon.

Le capitaine de corvette Georges Thierry d'Argenlieu et le père Louis de la Trinité, deux facettes d'un même homme. Source et date inconnues.
La venue d’un tel émissaire de la France Libre enthousiasme le comité gaulliste de Québec fondé en juin 1940 par Marthe Simard. Élisabeth de Miribel, la jeune secrétaire du général de Gaulle envoyé au Canada en août 1940, reçoit la confirmation que le commandant d’Argenlieu est bien parti pour le Canada le 25 février. Il arrive au pays le lundi 10 mars 1941, accompagné du lieutenant Alain Savary. Les deux hommes débarquent dans un port de l’est canadien non spécifié par les médias, vraisemblablement pour des raisons de censure militaire.
Le jour même, Le Canada publie un entrefilet en première page et le présente comme un prisonnier de guerre des Allemands ayant joué un rôle important à Dakar. « Il vient au pays pour faire connaître aux Français et aux Canadiens français les buts du mouvement de la France libre dirigé par le général Charles de Gaulle ». On prend bien soin de mentionner que d’Argenlieu « n’a pas l’intention de blâmer la France de Vichy durant son séjour parmi nous ». L’Action Catholique reprend aussi les mêmes thèmes, et le présente comme un « officier de marine, ancien moine français », débarqué au Canada « après une odyssée héroïque en France occupée ».
On apprend que l’émissaire du général de Gaulle arrivera dans la capitale le lendemain. Le train entre à la gare de Lévis à 15 h. Plusieurs membres des autorités civiles et militaires sont rassemblés sur le quai de la gare pour y accueillir le commandant d’Argenlieu, ainsi que plusieurs représentants des mouvements civils favorables à la France Libre. On y trouve notamment l’hon. Hector Laferté, président du Conseil législatif, le lieutenant-colonel Léon Lambert, directeur adjoint de la Sûreté provinciale, Louis-S. Durand, maire de Lévis, le capitaine A.-S. Bigaouette, directeur de la Sûreté municipale de Québec, le colonel J.-A. Sullivan, commandant des Royal Rifles, le lieutenant-colonel Émile Gravel, commandant du Régiment de Lévis et Jacques Mordret, président de la Société française de bienfaisance. S’y trouvent également Élisabeth de Miribel et le couple Simard, ainsi que les membres du comité France Libre de Québec Pierre de Varennes, René Garneau, Auguste Viatte (qui descend du train avec d’Argenlieu et Savary après les avoir interceptés à Saint-Jean-Port-Joli) et Mme W.-F. Eves.
L'Action Catholique du 12 mars 1941 annonce l'arrivée à Québec, la veille, du commandant d'Argenlieu et de son aide de camp Alain Savary.
Refusant toute entrevue avant d’avoir complété ses visites officielles, le commandant d’Argenlieu s’adresse tout de même à l’ensemble des journalistes lors de la traversée du fleuve vers Québec. Ses paroles sont rapportées par l’Action Catholique :
« Je suis très heureux que ce soit Québec qui m’offre par son soleil resplendissant sur la falaise et sur le Château Frontenac, la plus réjouissante impression de mon voyage au Canada […].
Nous avons fait un excellent voyage et j’ai beaucoup admiré les plaines que nous avons traversées en chemin de fer. Toutefois, j’avoue que nulle part le spectacle ne fut aussi impressionnant qu’ici.
Je serai heureux de vous rencontrer de nouveau demain midi, pour vous donner des précisions fort importantes sur certains points. Mais je tiens à signaler que la presse a été très louangeuse à mon égard…beaucoup trop même. Contentez-vous, je vous prie, pour aujourd’hui, de signaler mon arrivée. Car, il faut, avant que je vous parle de toutes ces choses, que je fasse certaines visites officielles ».
Le soir, D’Argenlieu, Savary et Élisabeth de Miribel dînent en compagnie d’Auguste Viatte et planifient les jours à venir. La discussion se poursuit chez le couple Simard. La journée du 12 mars est chargée pour l’émissaire du général de Gaulle. Celui-ci est reçu par le premier ministre Adélard Godbout, puis par le cardinal Villeneuve. Le commandant d’Argenlieu rencontre ensuite les journalistes au Château Frontenac, tel que promis la veille. Il fait le point sur la situation en France, sa gardant bien d’attaquer Pétain. Au contraire, le capitaine de vaisseau prétend vouloir « distinguer pour unir » et être venu en tant qu’ « ambassadeur d’union » conscient qu’il existe plusieurs façons de servir la France. Il rappelle également que c’est bien en tant que militaire fier d’avoir été mobilisé en 1939 qu’il se présente au public canadien, et non en tant que Père Carme. En après-midi, une réception est offerte à l’Hôtel de Ville par le maire Borne, « touchante, enthousiaste, québécoise », aux dires d'Auguste Viatte.
Les journées suivantes sont ponctuées de rencontres officielles et de banquets, notamment au Manège militaire de Lévis et au café du Parlement. L’émissaire du général de Gaulle se montre touché par l’accueil qui lui est fait et de l’hospitalité toute française qu’il retrouve à Québec. « J’ai la véritable sensation d’avoir trouvé une autre France », dit-il. Il affirme également poursuivre la lutte aux côtés des alliés de la France en raison de son amour de la patrie, de la famille et de Dieu, sans toutefois juger les actions de Pétain, qu’il croit servir la France avec tout son cœur.
Le premier ministre Adélard Godbout déclare pour sa part que jamais les Canadiens français n’ont autant aimé la France, tandis que Mgr Roy ajoute que l’ennemi qui a envahit la France est l’ennemi de la civilisation chrétienne, et que les Canadiens feront tout pour rétablir cette civilisation dans le monde. L’archidiacre Scott conclu en affirmant, de façon prématurée il faut le dire, qu’Hitler aura à tout le moins réussi à réaliser au Canada « l’unité des deux races », ajoutant qu’il faut « donner même au diable ce qu’il mérite ».
Bibliographie
Le Canada, 10 mars 1941, p. 1.
L’Action Catholique, 10 mars 1941, p. 3.
L’Action Catholique, 12 mars 1941, p. 9.
L’Action Catholique, 15 mars 1941, p. 13.
Auguste Viatte, D'un monde à l’autre… Journal d’un intellectuel jurassien au Québec (1939-1949), Volume 1 (mars 1939-novembre 1942), édité et présenté par Claude Hauser, Québec/Paris/Courrendlin : Les Presses de l’Université Laval/L’Harmattan/Éditions Communication Jurassienne et Européenne, 2001.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire