Par Sébastien Vincent
Durant la Deuxième Guerre mondiale, tous les jours, et plus particulièrement aux abords les libérations, le rationnement est une préoccupation majeure des Français et leurs habitudes se modifient en conséquence. Les femmes, entre autres, ne peuvent plus se permettre d'accorder les mêmes soins à leur apparence et le manque d'argent pour s'offrir un shampoing ou une coupe de cheveux incite plusieurs d'entre elles à porter un turban. Pratique et tendance, le turban permet aussi à ces femmes de cacher les effets d'une nutrition déficiente sur leurs cheveux. Le temps des libérations (été 1944-printemps 1945) mettra toutefois un terme au port du turban en tant qu'accessoire mode.
Près de 20 000 femmes, perçues comme des « collaboratrices horizontales » par leur communautés, se font tondre les cheveux lors de manifestations s'intégrant dans les moments communs des libérations de la France. Les tontes se produisent dans la continuité de l'épuration extra-judiciaire, du pavoisement des drapeaux, de l'accueil enthousiaste des troupes alliées et du retrait de la signalisation installée par l'armée allemande.
Des femmes tondues utilisent alors plutôt le turban pour cacher leurs crânes dénudés, devenus le symbole d'un acte de trahison. Leurs amies leur donnent parfois une mèche de cheveux pour qu'elles simulent une chevelure abondante, enroulée dans un turban. Ces femmes tondues sont humiliées lors de la manifestation, mais aussi lors des mois à venir, en attendant que la repousse de leurs cheveux efface les traces de l'épuration.
De ce temps des tontes, nous conservons quelques photographies et plusieurs récits dont la concordance ne peut que surprendre. À leur manière et sans encadrement particulier, chaque communauté reprend sensiblement les mêmes éléments, donnant ainsi aux tontes les allures d'un rituel.
Plus du deux tiers de l'essai de Julie Desmarais constituent une solide synthèse des travaux de chercheurs français qui se sont finalement intéressés au phénomène des tontes que dans les années 1990. L'auteure recourt abondamment aux travaux pionniers d'Alain Brossat (Les tondues. Un carnaval moche, 1992), à l'imposante étude de Fabrice Virgili (La France « virile ». Des femmes tondues à la Libération, 2000) et à celle de Philippe Burrin (La France à l'heure allemande, 1995). Les deux chapitres consacrés aux acteurs, à la mise en scène et aux raisons ayant justifié cet humiliant rituel se veulent clairs, sans toutefois apporter d'éléments nouveaux à la connaissance du sujet.
Le dernier chapitre constitue, et de loin, la partie la plus intéressante de l'essai dont le style nous rappelle qu'il a d'abord été un mémoire de maitrise. Ce chapitre analyse l'image de la femme tondue à travers une cinquantaine d'oeuvres littéraires (mémoires, romans) et scientifiques (travaux d'historiens, de sociologues, de philosophes) parues entre 1942 et 2005. Ce chapitre démontre clairement le net décalage entre l'événement et ses représentations, une notion floue que l'auteure ne précise pas, comme cela est souvent le cas en sciences humaines. Julie Desmarais trace trois portraits de femmes tondues: la coupable, l'amoureuse et la victime. Il ressort clairement de son analyse que l'évolution des mentalités françaises est telle que l'image de la tondue se trouve désormais à l'opposé que ce qu'elle était immédiatement après la guerre.
La Libération fut une époque de joie, de célébrations, mais aussi de débordements. Ce bref ouvrage nous le rappelle.
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