Par Robert Aird
Texte inédit
Les Fridolinades 1942 coïncident avec le tricentenaire de la ville de Montréal. Or, le gouvernement fédéral a usé du prétexte de la guerre pour empêcher les célébrations officielles, tout en autorisant l’Exposition annuelle de Toronto. Fridolin lui verse donc le premier prix de justice et celui de la paresse va aux députés fédéraux de Montréal « pour avoir si bien défendu nos intérêts à Ottawa en ce qui a trait au Tricentenaire. » Le ministère de la Propagande se mérite quant à lui le premier prix de mathématiques.
Fridolin fait donc un pied de nez à Bytown en trouvant une façon bien à lui de célébrer les 300 ans de Montréal en intitulant sa nouvelle revue « Le tricentenaire de Rire ». Il réécrit l’histoire de Montréal, fondé cette fois-ci par une troupe de comédiens. Utiliser l’histoire en humour entraîne forcément l’anachronisme[1], ce qui donne l’occasion pour les comédiens de recourir abondamment à la transposition[2] et la bissociation[3] comme procédés comiques. Il est donc plutôt cocasse de voir ces Amérindiens parler de surtaxe sur les peaux et d’offrir des certificats d’épargne[4]. Toutefois, la charge vient des fondateurs qui veulent persuader les autochtones « d’être fondés ». On chante avec beaucoup d’ironie :
Moi ce que j’aim’ pas, c’est la manière
Que vous avez de fair’ la guerre
Avec vos flèches trop aiguisées
Vous risquez d’vous égratigner.
Vous frappez à coups d’tomahawks
Et vous scalpez à tour de bras
Mais admettez qu’c’est inhumain
De vous servir de tels engins.
La civilisation va nous changer tout ça.
À l’av’nir quand vous vous battrez
Vous serez bien mieux outillés
Vous aurez des mitrailleus’s Bren
Qui tueront les gens par centaines.
Et des canons à longue portée
Qui à dix milles f’ront tout r’voler
Et des avions d’bombardement
Qui mettront l’feu à vos camp’ments.
Et puis si vous trouvez que c’est pas suffisant
Vous aurez en plus d’ça les gaz asphyxiants.
Et c’est de cette manière qu’enfin vous vous battrez
Quand vous aurez l’bonheur d’être civilisés.
Malgré cette triste civilisation, il reste qu’au final, il y a peut-être de quoi célébrer. Ces nouvelles fridolinades font parler les gens du peuple : « Les misérables ou la journée d’un perron de porte. » Derrière l’exagération, la dérision et la déformation, il est possible de mesurer le pouls de la population, de connaître ses opinions sur les aléas du quotidien. La revue de 1942 révèle que la guerre a finalement profité au peuple canadien. La guerre sonne momentanément le glas du chômage, de la misère occasionnée par la crise économique des années trente. Et c’est sans compter que les années antérieures à la crise n’étaient pas non plus l’eldorado pour les masses populaires. Les Canadiens français semblent enfin sortis de la noirceur et ils veulent profiter de cette lumière avant qu’elle ne s’éteigne à nouveau. On retrouve l’ouvrier Jos qui se permet d’arriver en retard au travail ( « Tu sais bien qu’ils ont trop besoin d’hommes dans les munitions pour te "clearer" »), sa femme qui le pousse à demander une hausse de salaire même s’il trouve la paye adéquate ( « Voyons, Jos : ça fait depuis 1918 qu’on attend notre chance : on va-t-y la manquer? » ). Sa femme, Phonsine, insiste : « Laisse faire; on a assez mangé de coups sur le museau : pour une fois qu’on a le bon bout du bâton dans les mains, fessons! »
Ces misérables se permettent de chercher à obtenir les services d’une domestique, de mettre de la mayonnaise dans les sandwichs (« De la mayonnaise? Paraît que vous vous privez de rien! »), d’avoir un compte chez le « grocer », , d’avoir le téléphone, de changer de radio et d’acheter de nouveaux meubles, etc. Pour éviter l’endettement des ménages, le gouvernement oblige de payer 10% comptant sur les achats. Cette soudaine « richesse » annonce la société de consommation qui permettra la conversion de l’industrie de guerre à l’industrie civile après 1945. Après avoir vécu la privation, ces « misérables » souhaitent que la guerre perdure encore quelques années (leurs vœux seront exaucés) et préfèrent ne pas penser à sa fin : « Certain : allons pas casser notre fun en regardant trop loin! » Seulement, le rationnement commence déjà à freiner cette hausse de la consommation. Phonsine songe acheter une nouvelle brassière :
phonsine
Pensez-vous? D’après moi, y a pas grand danger qu’ils rationnent ça aussi pour la défense nationale.
la voisine
C’est encore drôle! Savez-vous qu’avec une brassière de votre « size », ils ont de quoi faire deux vrais beaux parachutes ? »
La guerre fait donc partie des conversations quotidiennes entre voisins. Pour la suite, nous verrons aussi que les Canadiens français jasent de l’actualité sans censure et que la guerre bouleverse les relations traditionnelles entre l’homme et la femme.
Notes
[1] Pensons simplement aux aventures d’Astérix ou de Lucky Luke, à l’émission Kaamelot ou plus près de nous, aux capsules du « patrimoine » de Rock et Belles oreilles.
[2] Luc Boily, auteur humoriste et professeur à l’École national de l’humour, nous donne cette définition de la transposition : « Implanter un élément dans un environnement autre que celui auquel on l’associe habituellement. »
[3] Toujours ce cher Luc qui cette fois nous donne la définition de la bissociation : « Associer deux univers qui, à priori, n’ont aucun rapport ensemble, pour en créer un troisième. »
[4] « Les obligations d'épargne du Canada, qu'on peut acheter par plan de retenue sur les salaires, ont une valeur nominale de 100 $ à 10 000 $. Leur essor date du succès rencontré pendant la Deuxième Guerre mondiale par la campagne de levée de fonds destinés à l'effort de guerre : plutôt que les investisseurs traditionnels, ce furent les simples citoyens et mêmes les écoliers qui achetèrent les obligations de la Victoire, les Certificats d'épargne de guerre et des timbres. » Source.
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