Le blogue change d'adresse!

Vous serez automatiquement redirigé vers la nouvelle adresse. Dans la cas contraire, visitez le
http://www.lequebecetlesguerres.org
et mettez à jour vos favoris.

samedi 23 avril 2011

M. Louis-Fernand Papillon, FMR E100165

Par Éric Giguère
Texte inédit

Louis-Fernand Papillon vit le jour le 21 juillet 1923 à Québec et passa son enfance sur la rue Scott. Il était le cadet d'une famille de quatre enfants, tous des garçons. À l'aise financièrement, son père possédait une boutique de vêtements pour hommes sur la rue St-Jean. Néanmoins, les perspectives d'avenir semblaient sombres suite à la détresse économique qui suivit le krach boursier de 1929. De moins en moins attiré par l'école et désireux de tester le marché du travail, le jeune Louis-Fernand se dénicha un emploi en septembre 1940 à L'Action Catholique, une publication québécoise de l'époque. Une connaissance lui conseilla alors d'aller soumettre sa candidature au quotidien Le Soleilpuisque les travailleurs y possédaient une accréditation syndicale et que les conditions et le salaire y étaient plus avantageux. En se rendant vers l'édifice qui abritait les locaux du journal, le hasard voulut qu'il rencontre des soldats en uniformes devant le bureau de recrutement de l'Armée canadienne sur la rue St-Jean, et que l'un de ceux-ci lui demande s'il voulait s'enrôler. Son goût de l'aventure et son désir de voyager ne tardèrent pas à le convaincre d'accepter l'invitation. En avril 1942, à 19 ans, alors qu'il n'avait pas encore de papiers du gouvernement, il fit donc son entrée dans l'Armée canadienne: «Tu sais, à l'époque du papier carbone, on vous faisait signer en disant de peser fort sur le crayon. Vous vous retrouviez à avoir signé pour entrer dans l'Armée en même temps que vous donniez votre accord pour servir outre-mer!» Assermenté un mois plus tard, il alla parfaire son apprentissage à la base de Valcartier.

Comme la plupart des soldats canadiens, il dut ensuite aller subir un entraînement intensif à Debert en Nouvelle-Écosse (en août) et reçut une passe d'adieux le mois suivant pour aller dire un dernier bonjour à sa famille avant la grande traversée de l'Atlantique. Il quitta les siens pour Halifax le 19 septembre et s'embarqua le 27 pour l'Angleterre, au grand désarroi de sa mère qui n'approuvait pas la décision de son bébé. À bord du Stirling Castle, qui faisait partie d'un convoi d'une quarantaine de navires, il fut initié à la tactique de navigation en zigzag qui avait pour but d'éviter les attaques des sous-marins allemands: «Il y avait deux alarmes différentes sur notre bateau pour éviter la confusion. L'une pour les attaques sous-marines qui devait faire monter les hommes de la cale aux étages supérieurs, et l'autre pour les tirs d'artillerie de marine ou les attaques aériennes qui devait faire descendre les hommes du pont vers les étages inférieurs. Un jour, les deux alarmes ont sonné en même temps. Je vous laisse deviner la suite... Heureusement, le bateau n'a pas été touché!». Le 8 octobre, la jeune recrue toucha le sol d'Angleterre, à Liverpool, et stationna presque 2 ans à Brighton en se permettant quelques escapades sur les territoires anglais et écossais: «Nous aimions aussi aller dans le sud de l'Écosse pendant nos permissions car la nourriture nous rappelait celle du Québec avec les déjeuners aux oeufs et bacon. Nous avons eu du plaisir, ils voulaient que nous chantions "Alouette" parce qu'ils connaissaient cette chanson. Un soir, nous nous sommes perdus et une patrouille nous a retrouvés. Après avoir vérifié que nos papiers étaient en règle, ils nous ont ramené dans notre unité et nous ont payé la traite.»



Worthing, Angleterre, 1943

Pendant son séjour en Angleterre, Louis-Fernand rencontra une jolie femme du nom de Marie-Thérèse Wood, affectée à une unité s'occupant de ballons anti-aériens pour la RAF. Comme son prénom le laissait entrevoir, elle s'exprimait très bien en Français. Son père, un Anglais, avait épousé une Française qu'il avait rencontré pendant la Grande Guerre de 14-18. Deux de ses frères étaient retournés en France pour prendre le maquis. Le départ de nombreux jeunes Anglais pour combattre en Afrique du Nord et dans les autres colonies anglaises menacées faisait en sorte que les jeunes femmes, se sentant alors très seule, succombaient assez facilement aux charmes des séduisants soldats canadiens. «Elle voulait se marier avec moi, mais je lui ai fait comprendre que j'étais venu en Europe pour aider à libérer la France et non pour me marier!» Il allait souvent chez Marie-Thérèse à Coventry et a été témoin des terribles bombardements sur cette importante cité industrielle par la Luftwaffe. «J'avais mis sa mère de mon côté car je lui donnais mes "tickets" de rationnement. Je n'en avais pas besoin puisque je mangeais à ma faim à la cantine de l'Armée.» Les parents de sa conquête allait se réfugier tous les soirs en campagne pour fuir le déluge de métal qui s'abattait sur la ville. Les deux tourtereaux, s'en remettant au destin, préféraient rester et affronter le danger. Marie-Thérèse rejoignait son unité de la RAF pour la nuit alors que Louis-Fernand allait dormir au YMCA. Le soldat Papillon se souvient aussi avoir fait le guet le long de la Manche dans la crainte d'un débarquement allemand: «Nous partions dos-à dos et revenions face-à-face pour ne pas nous faire surprendre.» À propos du risque d'un débarquement allemand sur l'Île britannique: «C'est un simple soldat qui avait eu l'idée de répandre de l'huile dans les eaux et d'y mettre le feu quand des bateaux allemands se sont approchés de la côte.»

Un scandale vint éclabousser certains membres du corps médical de l'armée canadienne. En effet, ceux-ci extorquaient de l'argent (jusqu'à 200 $) aux parents des soldats sous la promesse de signer une décharge pour incapacité physique afin de soustraire leurs enfants aux dangers du front. Les autorités s'aperçurent du stratagème puisque la maladie ne semblait toucher que les Canadiens d'expression francophone. Résultat: La Cour martiale pour les fautifs avec retour au poste des exclus après avoir subi leur peine. Le père de Louis-Fernand avait refusé de verser la somme par respect pour le choix de son fils de servir son pays.

Le moment vint de lui assigner une unité combattante et on lui intima l'ordre de rejoindre une brigade anglophone. Malgré ses protestations, dont l'argument principal était sa faible connaissance de la langue de Shakespeare, il dut obéir. L'officier se rendit bien compte que le soldat qu'on lui avait envoyé ne comprenait absolument rien à ce qu'il racontait et demanda à ce qu'on le retire de sous son commandement. C'est à ce moment, le 8 janvier 1943, qu'il joignit le Régiment des Fusiliers Mont-Royal, fraîchement reformé après le désastreux échec de l'opération "Jubilee":«Quand on a voulu reformer le FMR qui avait été décimé par le raid de Dieppe, on a vidé les prisons québécoises en offrant aux détenus de laver leurs dossiers s'ils s'enrôlaient. J'ai vu des soldats lancer des briques dans les vitrines pour pouvoir piller. Une fois, un policier britannique était présent quand ils ont cassé la vitrine d'une bijouterie mais il a fait semblant de ne rien voir. Que pouvait-il faire d'autre devant plusieurs hommes armés jusqu'aux dents alors qu'eux ne l'étaient pas!» Alors que les signes montraient qu'un débarquement en France devenait imminent, Louis-Fernand trouvait amusant d'être affecté à la conduite d'un camion. Un ami réussit à le convaincre qu'un tel véhicule représenterait une cible de choix pour l'ennemi et il se mit à tellement faire grincer la transmission qu'on le renvoya à son ancien poste de fantassin avant qu'il ne cause d'importants bris mécaniques à la boîte de vitesse: «Le cerveau me travaillait et je me suis dit que ce serait difficile de me cacher derrière un arbre! Aussi, j'avais 6 roues qui risquaient de faire sauter une mine!» Une pièce d'équipement n'a pas fait l'unanimité chez les hommes du régiment québécois: «Les Britanniques nous avaient donné des gilets pare-balles pour notre sécurité, mais nous étions réticents à les porter. Nous avons mis le gilet autour d'un arbre et avons tiré dessus. Les balles passaient au travers! Notre officier nous a dit que c'était normal car il était trop serré autour de l'arbre. Il avait raison, une fois moins serré, les balles ricochaient dessus mais ça demeurait tout aussi dangereux car les balles nous auraient dévié dans les bras et dans le cou! Nous avons refusé de porter ces cochonneries!»


Il s'embarqua pour la France le 6 juillet vers 23h00, un mois après les premières vagues d'assaut du jour J. Ils atteignirent Courseulles vers 7h00 le lendemain et le ciel s'emplissait des lueurs de l'artillerie allemande que Louis-Fernand associa à la "Grosse Bertha". La ligne de feu ne se situait qu'à 11 km et, malgré la maîtrise des cieux par les alliés, la Luftwaffe vint accueillir ce nouveau contingent de soldats venus d'outre-Manche. Les FMR ont attendu quelques jours sur la plage que les premières unités débarquées rencontrent leurs objectifs. Puis, ils sont allés relever le Queen's Own Rifles à partir du 11 juillet à Carpiquet: «Nous nous sommes rendus compte qu'il devait y avoir sabotage dans les usines d'armement allemandes puisque certains obus n'explosaient pas et que nous avons vu la trace de chenille d'un char qui avait passé directement sur une mine sans la faire sauter.» Les snipers, selon M. Papillon, sont responsables de la mort du premier soldat de son bataillon: «C'était un dénommé Maisonneuve*. Il avait vu une jeune femme lui faire des signes dans un champ découvert et avait voulu se porter à son secours. Je crois que ce sont les Allemands qui l'avaient obligée à faire cela pour découvrir nos positions et nous tirer dessus. Maisonneuve s'est fait avoir, mais nous n'avons pas donné la chance à la jeune femme de piéger d'autres hommes car nous l'avons abattue.» Les troupes de la 3è Division canadienne d'Infanterie venaient de prendre possession de l'aérodrome de Carpiquet qui était résolument tenu par les Allemands, entre autres des éléments du 25 SS Panzergrenadier Regiment et du 12 SS Panzer Regiment: «J'ai été témoin d'une bataille de chars. On me criait de me baisser pour ne pas me faire tuer, mais je voulais voir. Ça bardait! J'ai aussi assisté à un gros bombardement sur la ville de Caen. Tout un ravage! Un bombardier lourd s'était écrasé avec ses bombes dans un tonnerre assourdissant!»

Le 18 juillet, les Britanniques lancèrent l'Opération "Goodwood" dont la participation canadienne portait le nom de code "Atlantic". 20 juillet, le soldat Papillon, de la compagnie B, reçut l'ordre d'attaquer la ferme Beauvoir: «Je crois qu'on nous avait envoyés là en mission suicide. Plusieurs avions de reconnaissance ont survolé le terrain lors de notre attaque, probablement pour voir les positions défensives des tanks et des canons allemands.» Il croit se souvenir que son peloton était celui du lieutenant Ruel, numéro 11. On leur avait donné l'ordre de dépasser la ferme afin de consolider la position. Les troupes de la 12è SS Hitlerjugend contre-attaquèrent alors sévèrement et la compagnie B risquait d'être anéantie si on ne la ravitaillait pas en munitions et en armes anti-chars. Les hommes n'avaient pas mangé depuis 36 heures: «Notre cantine avait été détruite et nous n'avions pas mangé pendant au moins 24 heures. Nous nous sommes creusé des tranchées mais nous avons manqué de munitions.» Encerclés, dans l'impossibilité d'attaquer, on leur refusa alors la demande de se replier afin de protéger les unités qui se regroupaient sur leurs arrières. Les Allemands en profitèrent pour nettoyer le terrain et décimèrent le reste de la compagnie prise au piège: «Le grand Méthot voulait sûrement mourir puisqu'il a retiré son battle-dress et s'est levé debout sur le tas de terre que nous nous appliquions à mettre face à l'ennemi lors du creusage. Il est rapidement retombé dans le trou avec un filet de sang qui lui coulait du torse. Un sniper s'était probablement chargé de lui.»

Le 21 juillet, jour de l'anniversaire de naissance du soldat Papillon, face à un ennemi supérieur en nombre et en équipement, les pauvres fantassins incapables de se défendre avec des armes enrayées par le mélange pluie-blé-boue durent se résoudre à se rendre: «Les Allemands nous ont encerclés et nous ont crié "hands up". Nous avions avantage à montrer nos mains en premier...» Les Allemands groupèrent alors la poignée de prisonniers et on prépara une mitrailleuse lourde. Le vol d'un avion allié au-dessus de la tête du cortège sauva probablement la vie de ces hommes, car après avoir repris leur sang-froid, les SS, qui virent arriver un autre contingent de prisonniers, changèrent leurs plans: «Après avoir échappé de peu à une exécution sommaire, on nous a envoyé vers l'arrière à Falaise. Puis nous sommes montés en autobus jusqu'à Chartres et on nous a ensuite dirigés vers Paris.» Entassés à 45 hommes dans des wagons destinés à contenir 40 hommes ou 15 chevaux, ils furent privés de nourriture pendant une semaine: «Nous sommes demeurés stationnés 7 jours en gare à Paris avant d'être envoyés en Allemagne.» Le mitraillage du convoi en gare par l'aviation alliée avait causé pertes et blessures chez les prisonniers. Le seul équipement sanitaire que pouvaient utiliser les hommes consistait en un petit récipient métallique dans lequel on pouvait se soulager en se débarrassant du contenu par une ouverture dans le haut du wagon. Tenant compte de la chaleur, l'exiguïté et le manque d'hygiène, il régnait une puanteur insoutenable dans cet enfer roulant.

Arrivés au Stalag XII-D, près de Cologne, on lui attribua le matricule 70345 et il reçut une portion de panse de boeuf bouillie qui, raconte-t-il: «dégageait une odeur nauséabonde à 10 km à la ronde!» Il travailla dans un champ de betteraves à sucre 12 heures par jour, 7 jours par semaine entre octobre et décembre 1944: «Un jour, je ne sais pas ce que j'ai fait car je ne comprenais rien à ce que criait l'Allemand qui s'est adressé à moi. On m'a fait comprendre que je devais vider les résidus au fond d'une cheminée où chauffait la betterave à sucre pendant une journée entière. C'était pesant et ça encrassait les poumons!» On leur servait 2 tranches de pain noir et un bol d'une soupe douteuse comme seule nourriture quotidienne: «Dans la soupe qu'on nous servait aux stalags, il ne fallait pas gratter le fond car nous aurions mangé de la terre.» Il se vit confier l'entretien des chemins de fer par la suite, besogne la plus périlleuse à cause des mitraillages alliés qui étaient de plus en plus fréquents. On le transféra au Stalag IV-B de Muhlberg plus tard où il fut affecté aux mines de charbon entre la fin décembre 1944 et février 1945 avec le même horaire et les mêmes menus. Monsieur Papillon affirme que les maladies et la vermine sont arrivées aux camps en même temps que les Russes, probablement parce que le Front de l'Est sévissait depuis beaucoup plus longtemps que celui de l'Ouest. La haine du peuple soviétique encouragée par la propagande nazie a aussi sûrement eu beaucoup à voir avec les mauvais traitements infligés aux prisonniers russes. Il m'a raconté que les prisonniers passaient leurs maigres temps de loisirs à organiser des courses de poux de corps! Le 12 février 1945, la Croix Rouge internationale avisa l'armée canadienne que le POW Papillon avait été transféré au Stalag IV-D de Torgau. Le vétéran des FMR m'a fait remarquer qu'il est beaucoup plus difficile mentalement d'être prisonnier de guerre que dans la vie civile, car vous connaissez exactement la durée de votre sentence dans ce dernier cas alors que la durée de la guerre est indéterminée: «Gagnerons-nous la guerre? Vais-je mourir d'épuisement ou de maladie avant la fin? Va-t-on nous fusiller?» Ces questions sont venues le hanter chaque fois qu'il avait le temps de réfléchir à son sort, d'autant plus que les Allemands faisaient la peau d'un prisonnier pour chaque détenu qui ne répondait pas à l'appel du matin.

Les paquets de la Croix Rouge fournis aux prisonniers sont passés d'un par soldat à un pour deux, puis un pour quatre pour finir à ne plus en recevoir du tout. De 77,3 kg à son arrivée aux camps, il est passé à moins de 45 kg à sa libération, le 13 avril 1945 par la 1ère Armée américaine, au Stalag XII-D où il avait été ramené: «Quand nous avons été libérés par les chars, on nous a armés et nos gardiens sont devenus nos prisonniers. L'armée d'occupation n'arrivait pas à suivre le front qui avançait trop vite. J'ai pris une voiture et suis parti avec un autre ancien prisonnier et nous avons été piller les caves des Allemands qui se situaient à proximité du camp pour y trouver de la nourriture. Une Allemande nous a demandé de l'aider car sa grand-mère était très malade. Elle voulait que nous la conduisions à l'hôpital. Je suis entré voir, mais sa grand-mère était morte.» Ses papiers font mention d'un passage par le camp XII-B de Limburg à un certain moment.

Enfin libre ! Avec Jean-Paul Dufour, Belgique, 20/04/45

Ramené en Angleterre, le soldat des FMR se rappelle de la grande fête qui avait été célébrée par tous les militaires à Londres le 8 mai 1945 à l'annonce de la capitulation allemande: «Tout était gratuit!» . Il ne revit plus Marie-Thérèse Wood qui avait tenté d'entrer en contact avec lui après son retour en sol anglais, toujours décidé à conserver l'indépendance de son célibat. Il est revenu à Halifax le 8 juin 1945 et quelques jours plus tard, débarquait à la gare de Lévis près des siens dont il avait été séparé depuis ce qui avait semblé une éternité. Ayant conclu un pacte avec le soldat Rosaire Lapointe (décédé le 9 septembre à 23 ans près de Dunkerque) consistant à aller avertir personnellement la famille advenant le décès de l'un d'eux, il tint parole et retourna plusieurs fois voir la famille du défunt, mais il avait une motivation de plus à le faire: Il courtisait la soeur de celui-ci qui devait éventuellement devenir madame Papillon et qui vit toujours avec lui aujourd'hui à Québec. Après une vie bien remplie dans le domaine de la distribution des journaux, il est maintenant retraité et mérite amplement son repos du guerrier.

*Le livre de l'histoire du Régiment mentionne plutôt un soldat dénommé St-Germain comme première victime de la Compagnie B après le débarquement.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire