Par Robert Aird
Texte inédit
Suite de l'article Les Fridolinades de Gratien Gélinas (La guerre devant l'opinion publique I)
À l’ombre de l’hôtel Viger
Dans le tableau « À l’ombre de l’hôtel Viger », on illustre l’opinion d’un chômeur et d’un vétéran de la Première Guerre mondiale, ainsi que d’un policier. Assis sur un banc public, le chômeur et le vétéran se croient à l’abri de la censure et discutent donc ouvertement de la guerre. Le chômeur interrompt sans cesse son interlocuteur qui cherche à lui faire part de son expérience de la guerre et parle à travers son chapeau.
LE CHÔMEUR
Donc, par conséquent, ce qu’il faut faire, c’est pas compliqué…
LE VÉTÉRAN
Ah oui?
LE CHÔMEUR
Il s’agit tout simplement d’aller attaquer l’Allemagne par la Russie!
LE VÉTÉRAN
T’es fou? Prends nous autres, en 17…
LE CHÔMEUR
Je suis fou? Eh ben, je te garantis que si seulement deux millions d’hommes leur arrivaient dans le derrière, aux Boches, je te dis qu’ils iraient voir l’ours ça serait pas une traînerie!
LE VÉTÉRAN
Ouais…Mais où est-ce que tu les ferais passer, tes deux millions d’hommes, pour les envoyer en Russie?
LE CHÔMEUR
Je le sais-t-y, moi? Ça, c’est leur affaire!
LE VÉTÉRAN
Ah bon! T’as pas pensé aux détails?
LE CHÔMEUR
Non, parce que je suis pas payé pour.[…]
Les deux comparses se mettent par contre d’accord sur le coût effarent de la guerre, alors que « tant qu’ils continueront à se regarder comme des chiens de faïence sur les deux lignes, ça avancera à rien! » On évoque ici la « drôle de guerre ».
Leur liberté de parole est subitement menacée par l’arrivée d’un agent de police : « Faites attention : vous pourriez vous faire arrêter pour avoir nui à la censure » prévient-il. Mais le besoin de se délier lui-même la langue le pousse à exprimer sa propre analyse de la situation. Il avance que « si ça traîne de même, c’est parce que les politiciens, ils sont arrangés avec les marchands de canons pour étirer ça le plus possible. » Voilà l’expression d’une opinion toute de même assez audacieuse qui rappelle la collusion entre les dirigeants politiques et la grande industrie. On peut penser qu’elle était largement partagée parmi la population. On retrouve cette même dénonciation proche de la théorie du complot lors de la Première Guerre mondiale.
Le conflit mondial annonce également la fin de la crise économique. Ce qui ne ferait pas que des heureux chez ceux habitués par l’oisiveté suscitée par le manque d’emploi pendant les années trente :
LE VÉTÉRAN
Pour moi, il va falloir se remettre à travailler!
LE CHÔMEUR
Coute donc, es-tu payé pour me déprimer? Moi, travailler, après dix ans de chômage? Le Canada s’est passé de moi pendant tout ce temps-là, qu’il s’arrange à c’tte heure!
On termine sur le triste sort des vétérans. Si le vétéran a été à la fin de la Première Guerre mondiale reçut en héros, « à c’tte heure, j’suis plus rien qu’un maudit "gazé"! » se plain-t-il. Nous avons donc dans ce court tableau un reflet de certaines opinions partagées dans la population. Celle du policier peut paraître subversive ou du moins assez téméraire. Seulement, l’agent de policier perd sa crédibilité au moment où il délaisse les deux hommes pour aller assister au spectacle d’une effeuilleuse, prestation interdite à l’époque, avant la descente prévue par la police! De plus, on retrouve dans ce sketch une dose d’autodérision par les analyses plus que boiteuses du chômeur, illustrant par là l’ignorance de certaines observations faîtes à l’époque par « monsieur et madame tout le monde ».
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